Le Cantonnier (3)
Le cantonnier (3) - Anti-boule à neige
AVERTISSEMENT -
Le texte ci-dessous ne fait pas appel à l’imagination. Il se contente de présenter notre réalité sous un angle particulier.
L’intérêt du lecteur pour le texte le renseignera autant sur sa connivence au monde que sur le portfolio de ses talents.
Individualisme, prosaïsme, fatalisme, résignation, défiance, soumission, indifférence, égocentrisme, désespérance... si tous ces traits dotaient généreusement une personne, lequel à la lecture de ce texte, se sentirait offusqué le premier et sortirait du bois pour aboyer.
Ne vous laissez ni emporter, ni dominer. Les conditions d’exercice de notre humanité diffèrent pour chacun mais ne vous méprenez pas. Nous faisons tous partie du même projet, répondons au même modèle et partageons la même origine.
Chacun dispose de sa charge de liberté comme il l’entend. Si vous ne trouvez en vous-même aucune aspérité à laquelle raccrocher ces propos, rassurez-vous rien n’est perdu. Toutefois ne tardez-pas à vous intéresser au désert auquel vous avez remisé votre personne.
La lecture préalable du cantonnier (1) est vivement recommandée.
Rappel
Pour concilier existence physique et réalité intérieure, je peux m’envisager, moi le simple cantonnier, comme responsable de deux demi-sentes, chacune ouvrant sur son propre monde.D’un côté il y a le monde matériel qui me saute au visage, dont j’en ai pleine conscience et auquel mes cinq sens m’agrippent.
De l’autre il y a ce que je désigne par « domaine » parce qu’avant tout, sans en discerner les détails, je le perçois comme vaste et mystérieux. Y accéder m’est impossible, mais pour peu que je l’accepte, il me bombarde et me nourrit de ses intuitions et ses bercements.
C’est sur cette symétrie que pourrait donc être forgé tout homme, une face tangible et immédiate balancée d’une autre plus diffuse et subtile. Chacun incarnerait donc comme une barre de jonction entre deux pôles, dipôle qu’on pourrait ainsi dénommer « haltère ego ».
Mais alors quelle technique suggérer à l’haltérophile ? Afin de l’aider dans son porté du statut d’homme autant qu’à la maîtrise d’un nouvel équilibre, tentons de rassembler nos connaissances sur chacun des deux mondes.
Dans le Cantonnier (2), nous avons tenté d’explorer la composante «domaine».
Maintenant intéressons-nous au chatoyant monde matériel. Des deux univers qui nous animent, il est celui que nous connaissons le mieux puisque nos sens y sont rivés et notre conscience y prend pension.
Fil à la patte
Tout le monde en a déjà fait l’expérience. Il n’est pas facile de s’élever ou s’arracher un peu. Aussitôt cherche-t-on à prendre un peu de hauteur qu’on a toutes les chances de se retrouver sur le plancher des vaches sans savoir comment.Au-delà du marchepied, l’escabeau ou l’échelle, on peut s’en remettre à des dispositifs autrement plus sophistiqués comme la montgolfière, l’hélicoptère ou l’avion. Ceux-ci nous permettent de nous hisser et glisser au sein du coussin d’air qui enveloppe la Terre, mais sans plus. Pour une escapade plus lointaine, c’est une autre paire de manches. S’échapper de la Terre demande de convoquer toute une armada de ressources et de moyens techniques.
On sait ainsi faire croiser un équipage à quelques centaines de kilomètres d’altitude. On a su également rendre la politesse à Madame la Lune qui elle nous salue tous les jours.
Mais pas de quoi assouvir l’orgueil et la curiosité humaine qui poussent à toujours viser plus haut. On envisage donc maintenant des équipées extra-terrestres au long cours. Seulement plus la distance augmente plus la somme de moyens à engager explose et, fait notoire, la durée du voyage n’est plus négligeable à l’échelle humaine.
Imaginons cependant que la mission soit ficelée et qu’on procède au décollage, que constaterions-nous le temps de notre périple ? La Terre et sa toute luxuriance baignent dans une immensité de vide, un vide épais et sans compromis, autrement plus catégorique que celui qui nous étreint. De plus si l’espace nous fascine, il nous est tout-à-fait inhospitalier. On ne peut s’y mouvoir que prostré dans une capsule, enclave de vie arrachée à notre mère planète.
Tout cela pour illustrer que nous apparaissons comme fondamentalement liés et dépendants de la Terre. C’est comme si elle nous tenait attachés par un gros élastique. Non seulement sa gravité nous garde au fond de son puits mais de surcroit elle détient l’exclusivité des conditions de vie requises à notre existence.
Notre vocation première n’est peut-être donc pas de la quitter. Au contraire, toute la mise-en-scène semble nous enjoindre d’y demeurer. Nous sommes condamnés à y vivre, nous y épanouir, y prospérer. Si la vie a un sens, c’est donc ici qu’il faut le trouver.
Plafond de verre
Ce fil à la patte délimite comme un périmètre qu’on ne peut franchir. Nos sauts de puce dans l’espace ne démentent pas la règle, car ils restent d’exceptionnelles bravades. Nous vivons donc comme virtuellement prisonniers de la planète ou sa proche banlieue.Pour autant nous ne sommes pas mis à l’isolement. En effet la Terre ne nous tient pas dans l’obscurité d’un cachot mais par son ciel transparent nous ouvre un panorama sur l’infini. Si le vol en apesanteur restera sans doute à jamais l’apanage d’une poignée d’entre nous, la contemplation de la voûte céleste s’offre librement à tous et ceci depuis toujours.
Étoiles, galaxies et comètes nous cernent et tournoient gaillardement comme si elles glissaient sur un plafond de verre. Le spectacle invite à la rêverie et l’humilité. Néanmoins ni la Terre ni les capacités humaines ne nous interdisent de mettre en œuvre des dispositifs d’observation plus performants que l’œil ou la lunette. On obtient alors des ciels plus profonds où outre ses œuvres, le cosmos laisse apparaître ses secrets de fabrication.
Nous sommes donc installés aux premières loges d’un cinémascope flamboyant qui nous confronte à un universel absolu.
Un jardin extraordinaire
Mais ce n’est pas tout. Si la planète à laquelle nous sommes attachés nous ouvre un ciel magique, il suffit de poser ses yeux n’importe où ici-bas pour comprendre qu’elle constitue un jardin extraordinaire.Cette Terre où nous batifolons est l’aboutissement d’un travail de plusieurs milliards d’années. Comme le cosmos, sa splendeur est parsemée de vestiges qui relatent le fil de ses transformations. À les étudier, on prend la mesure du chemin parcouru et on ne peut que s’extasier du résultat.
Comment décrire, appréhender et décoder la diversité des choses terrestres ? Est-il possible de dresser un inventaire de sa prolixité, énumérer les formes de vie, décrypter les équilibres qui l’organisent ? Même avec une poutre dans l’œil, difficile de ne pas succomber à son charme. Cependant épaissis et ruinés par nos quotidiens, nous n’en faisons plus cas. La Terre est la planète qui a l’insigne honneur de nous accueillir, c’est là sa seule exception.
Mais que diantre, pourquoi confier à l’homme pareil joyau ? Serait-ce de l’inconscience ? Un signe d’extrême considération ? Ou bien la certitude qu’une planète si généreuse et richement dotée saurait pourvoir l’homme en toute chose ?
Elle a du être jugée digne équipière pour nous aider à relever l’enjeu de notre confrontation à la liberté.
Anti-boule à neige
Vue de l’espace, la Terre dont nous faisons si peu de cas est une pépite.Avec son ciel de verre, sa couleur bleu azur, sa surface sculptée de multiples paysages et sa débauche de vie, elle pourrait incarner une fantastique boule à neige. Les hommes seraient alors les délicats petits flocons chargés d’illuminer la scène.
Imaginons. Leur gracieux tournoiement offre un supplément subtil à cette planète qui pourtant n’a pas besoin d’eux. Dans leur chute éclairée, ils prennent le temps de regarder, admirer et comprendre. Un rien leur fait reprendre de la hauteur et ce spectacle harmonieux se renouvèle sans cesse procurant à l’observateur extérieur un ineffable ravissement.
De même qu’on avait figuré par une boule à picots l’appartenance des hommes à l’espace des domaines, la boule à neige semble la forme idoine pour exprimer la relation des hommes à l’espace matériel.
Mais stop, halte, clap de fin ! La Terre n’est point le théâtre de scènes bucoliques agrémentées d’une féerie de flocons.
Le monde des hommes tourne sur lui-même sans savoir ni où il va ni ce qu’il veut. Les individus y sont en permanence tourneboulés comme dans une immense lessiveuse. Au lieu de la quiète suspension d’une averse de neige, c’est à une succession de tourbillons qu’ils sont soumis.
Pourvu que la planète ne vacille pas à force d’héberger des êtres dépourvus de tout équilibre. Comme des boules en leur cage, les hommes se heurtent et roulent les uns sur les autres sans rien y comprendre. On s’agite, on se cogne, on s’affronte. Dans ce loto, chaque tirage offre la surprise d’un nouveau naufrage. Bien malin celui qui saura prédire la prochaine avanie à sortir du méli-mélo.
Anatomie de l’athlète
Maintenant que nous sommes raccord sur le haut standing de notre hébergement terrestre, intéressons-nous de plus près à bonhomme.Scrutant tout autour de lui, Monsieur s’est décrété phénix des hôtes de ces lieux et s’en est proclamé roi. Seulement son règne tient plus de la farce ou de l’errance que du triomphe, car il ne considère qu’une seule direction.
En effet, captivé par l’exubérance de sa composante matérielle, l’homme néglige sa condition de dipôle à la croisée des deux mondes. Ivre de sa liberté, imbu de lui-même, il n’a d’yeux que pour son ambassade terrestre dont il ne tolère de perdre miette.
Il est vrai, pourquoi diable s’encombrer de détails ? L’affiliation au monde matériel est réelle et immédiate alors que l’accointance à l’espace des domaines est bien trop tenue et subtile. Si celle-ci comptait vraiment, pourquoi se ferait-elle si timide et discrète ? Non, il faut être sérieux. L’existence est exigeante et s’accommode mal du doute. Il vaut mieux miser sur le trivial et le concret, fussent-ils périssables, et reléguer au rang de bug ou de faiblesse les fugaces aspirations qui parfois nous envahissent. Contentons-nous d’engager tout ce qui nous constitue au service de notre prestation dans le seul espace véritable.
Si l’on revient à notre modèle d’ « haltère ego », c’est comme si l’haltérophile ne voyait qu’une seule extrémité de la barre. Au moment de s’atteler à la tâche, dans son brouillard, il s’avance et s’empare de l’unique masse qu’il distingue. Pour le mieux s’il se saisissait de la barre, le ferait-il les deux mains côte à côte, au plus près de la seule charge qu’il perçoit. Oh hisse ! Bien que titubant, il jurerait sacrebleu que tout va pour le mieux. Môssieur est un athlète et maitrise parfaitement la situation.
Imaginez le tableau de tous ces champions d’opérette qui, ignorant l’encombrement de ce qu’ils portent, fracassent et saccagent partout là où ils passent. En l’espèce le recours à l’imagination est superflu. Il suffit de contempler le spectacle « grand guignol » offert par les hommes.
Ainsi chacun ahane convoyant jalousement sa matérialité comme si elle était son unique trésor. On peut l‘arborer avec aplomb, à la manière d’un bélier ou une boule de bowling. « À ma personne faites place !». On peut aussi la protéger et la couver de peur de l’éborgner. « C’est mon bien, laissez-moi le préserver ». Mais toutes ces charges mal embouchées se rejoignent en un même tango. Elles vacillent sur leurs appuis, en imposent plus que de raison et finissent par se caramboler.
Les « je » du cirque
Est-il justifié de partir en tous sens au prétexte qu’on en cherche un ? À dénier sa composante « domaine », l’ « haltérophile ego » se ratatine sur lui-même en un gros boulet. Dans cette condition, il n’est pas aisé de trouver une assise. La diversité des comportements est à l’image de la liberté qui nous est concédée. Voici une succincte évocation de la folle variété qui irrigue le monde.Comment avoir l’impression d’exister ? On peut se raccrocher au pouvoir qui donne l’illusion de compter pour quelque chose, à la gloire celle de compter pour les autres ou encore à la richesse qui dispense de compter.
Si on est enclin à une approche moins triviale, on se rapprochera des marchés de la théorie oiseuse. Ici on vante une ancienne doctrine, là on rafraîchit une vieille obédience. Parés de vêtements neufs, des gourous fleurissent en toute saison. On peut aussi en pincer pour le tout dernier complot.
L’important n’est pas le savoir en lui-même mais disposer d’une lorgnette derrière laquelle se retrancher. Être initié à la confusion du monde donne l’impression de lui échapper. Avoir le sentiment d’en comprendre les rouages et d’accéder à ses secrets procure non seulement réconfort mais aussi sentiment de supériorité. Nous ne sommes plus ses sujets mais au contraire, de nos certitudes il devient l’objet
S’enticher d’une pareille connaissance permet de se délester du poids de sa personne. Inutile d’aller au-delà. On s’affranchit du besoin de creuser, de se désensevelir, de paver l’accès à son domaine.
Une toute autre attitude devant l’imbroglio est d’hiberner dans sa coquille. C’est le propre de personnes simples et résignées. « Pour sûr, si on n’y comprend rien, c’est un coup du ciel. ». Alors on le regarde vaguement. Parfois même on l’implore mais sans conviction car il s’agit davantage d’une démission que d’un credo.
Ainsi on vit en retrait comme si le temps ne devait qu’être passé. Chaque seconde écoulée sonne comme une nouvelle victoire. Certes l’existence terrestre est perçue comme une pénitence mais on ne serait toutefois pas fâché de battre des records de longévité.
En résumé, la cohérence n’est vraiment pas de mise chez les « je » du cirque. Même si chaque seconde du temps terrestre bat dans l’espoir d’un nouveau départ pour l’homme, l'humain n’a pas le cœur à prendre la mesure du monde.
Le big crunch
Pour ma part je n’ai jamais trouvé l’haltérophilie très gracieuse. Mais lorsque l’athlète s’emploie à relever le défi de son existence en ne l’abordant par un seul côté, il faut admettre que sa prestation confine au pathétique.Nos sens sont parfaits pour nous assister dans notre condition d’animal humain mais s’avèrent limités pour embrasser celle d’homme. Ce n’est pas leur faillite de ne pouvoir nous en dévoiler davantage, mais la nôtre de ne point se projeter au-delà.
Qu’un caillou soit placé au plus près devant ton œil, si tu ne prends pas un peu de recul, jamais tu ne discerneras qu’il n’est pas le tout mais seulement le premier plan de ton champ de vision.
Nous sommes à la croisée de deux mondes. Notre espace familier intersecte le monde spatio-temporel et un autre plus vaste qu’il ne saurait contenir. Nous évoluons donc au cœur d’une foisonnante superposition et non au creux d’un monde clos, unique et absolu.
Sous couvert d’ignorance et de vanité, on ratatine ce subtil entrelacs en une compression où tout est en mélange. Notre univers devient un innommable cafouillis. On n’y voit guère, ou tout au plus discerne-t-on un far ouest où chevaucher farouchement sa liberté semble la règle. Celui qui y persiste sans attache au-delà de lui-même empeste le desperado.
Du haut de sa personne, on méprise ce qu’on ne comprend pas, on tire des conclusions hâtives, on dégaine des lois. On colle au monde des représentations à la hauteur de nos esprits racornis. Sottise, aveuglement, impéritie sont de tous nos repères. Sur cette base prospèrent nos glorieux petits commerces, attisés par le génie de nos petites têtes, hermétiques à la délicate collusion des deux sources du monde.
Ainsi par sa piètre approche de sa liberté, l’homme se fait le vassal de son support terrestre, l’humain.
L'humain, denrée périssable
Déconnecté de sa composante « domaine », l’humain tient l’homme à distance. Il boucle sur lui-même balloté par sa propre ignorance. Infatué, il se recroqueville dans son petit coin de Terre pour y consommer son délire de fils prodigue.Inutile de s’entêter. Si l’humain a ostensiblement tourné le dos à son autre nature, s’il n’a pas senti la proximité de l’univers des domaines, à quoi bon poursuivre l’expérience ? Mal parti, mal embouché, rompu aux habitudes, s’il n’aborde pas chaque nouveau jour comme un enfant, inutile d’en prolonger ad vitam aeternam l’existence.
C’est là que le choix du contexte de la Terre s’avère une nouvelle fois judicieux. Celle-ci est dotée d’un garde-fou qui de toute existence se propose d’en interrompre un jour le cours. Son action s’avère parfois sévère et aveugle, mais elle permet à tout ce qui y prend pied de se réinventer, y compris l’humain. Cette loi incite chacun de nous à s’employer à comprendre, aimer et partager avant malgré lui, de disparaître. Mais surtout, si elle n’est pas incongrue, elle signifie que ce n’est pas tant l’existence en elle-même qui importe mais notre capacité à nous reconnecter au domaine. Lorsque tous les humains en seront intimement convaincus, peut-être qu’alors son expression en deviendra superflue.