Le cantonnier (1)
Le cantonnier (1)
Les humains se prennent pour des génies, des summums, des aboutissements.
« Regarde de quoi je suis capable ! Et tu sais, tout cela sort de moi. Ne suis-je donc pas admirable ? »
En effet, quand on considère bonhomme, il y a matière à s’interroger et on peut se demander parfois d’où provient tout cela.
Imagine une bouteille de parfum dont le bouchon serait légèrement fêlé. Ne laisserait-il pas s’échapper de temps à autre de délicieuses et envoûtantes fragrances ? Pas sûr que ce que l’on perçoive soit aussi pur et puissant que si on y plongeait dedans, toutefois cela nous donne une bonne idée de ce qui comble l’intérieur. Idem pour l’égout dont les effluves clandestins rappellent à notre bon souvenir la réalité de ce monde souterrain.
Considérons l’iceberg. Il y a le monde émergé et le monde invisible sans lequel il n’existerait pas. Pourtant rien n’empêche de le regarder comme un glaçon posé à la surface de l’eau et faire fi de cette partie cachée qui lui donne équilibre et majesté.
Nous ne percevons au quotidien que ce que nos sens daignent nous montrer. De plus, nos capacités s’avèrent parfois bien moins affutées que celles d’autres animaux. Nos sens ne sont donc pas des absolus. Ils nous délivrent une vision relative du monde, délimitant un référentiel partiel dans lequel nous inscrivons nos existences.
Sentier
Un homme fut un jour promu cantonnier. On ne lui confia pas la charge de tout un secteur mais seulement celle d’un sentier. La tâche semblait aisée. Le sentier était fermé d’un côté tandis que de l’autre, oh merveille des merveilles, il béait sur un monde chatoyant où les cinq sens s’exprimaient et régnaient en maître.Tout semblait aller pour le mieux et au plus simple, pourtant il y avait un mais. « J’ai beau connaître chaque centimètre carré de cette sente dont j’ai la jouissance et la charge, je n’ai encore jamais identifié l’origine de ces fugaces aspirations à l’unité, la beauté et l’harmonie qui parfois m’envahissent. »
Perplexe il chemina et chemina, mais rien, il ne trouva pas la moindre trace de cela sous ses semelles. Il eût alors une intuition. « Je sais bien que c’est bouché mais s’il est un lieu que je n’ai pas encore vraiment exploré, c’est bien cette autre extrémité de la sente. »
Il s’y rendit d’un bon pas, déterminé. Une fois sur les lieux, confronté à la réalité du cul-de-sac, il resta dubitatif. Où viser, où se glisser et se frayer un passage ? Le balai se montra vite d’aucune utilité. Ronces, broussailles, épines, le buisson était ardent mais l’homme motivé. Il s’y engouffra tout entier. Il se départit rapidement de ses vêtements car ceux-ci l’empêchaient de progresser. Le voilà nu, ne craignant pas de s’écorcher. Hélas malgré son enthousiasme et sa fougue, il dût se rendre à la raison. La végétation se resserrait inexorablement sur elle-même. Il n’y voyait ni plus trou de souris ni même chas d’aiguille où se faufiler. Impossible pour un humain d’y pénétrer.
Meurtri dans sa chair et son âme, il ruminait sa déconvenue. Il aurait tellement aimé franchir l’obstacle et accéder à cet autre côté, mais inutile de s’entêter, il ne passerait pas. Désabusé, il ressassait l’idée de cette équipée, son incapacité à avancer, la vanité de son projet. Il restait prostré se sentant vide, creux, lessivé. C’est alors que du fond de son abattement, monta en lui comme l’ombre d’un frémissement ou l’esquisse d’un murmure. Mais notre homme était bien trop occupé à ruminer son dépit pour y prêter gare. Toutefois lorsque la petite lueur se fit percevoir une nouvelle fois, elle figea immédiatement son chagrin et l’en détourna. Comme aux aguets, il s’efforça alors de rester suspendu à l’instant, calme, attentif, retenant et son souffle et ses pensées. Sa religion fut vite faite. Un étrange mélange d’humeurs emplit notre cantonnier tout entier. Il était tout aussi retourné par la faillite de son projet que par son inopinée découverte. Il rebroussa chemin sans tarder.
Debriefing
Il ressassait son expérience.« Entendu. Le chemin est bouclé et je ne peux forcer le passage. Mais toutefois cet au-delà ne me semble ni étranger, ni hermétique. Si je ne peux l’explorer, il doit y avoir une bonne raison. Peut-être est-il tout simplement d’une autre nature et je ne peux m’y présenter les 5 sens en bandoulière ?
La nature humaine est complexe. Nous sommes parfois ravagés par des sentiments dont l’origine nous échappe. Cette autre partie pourrait en être un tenant. Imaginons qu’à tout chemin humain soit attaché un chemin jumeau de la sorte. Nul dans sa dégaine ne peut en forcer l’entrée, toutefois chacun lui est perméable. Pour mieux l’approcher, il ne s’agit donc pas d’y pénétrer mais de se laisser envahir davantage. Pour cela, à chacun de balayer devant sa porte, dégager les fenêtres, tomber les murs. Cette autre moitié de sentier peut être regardée comme un flux. On n’en contrôle pas la course, mais libre à nous de l’accueillir ou pas. Et si on franchit le pas de l’accepter comme partie intégrante de soi, alors notre charge de cantonnier s’ennoblit, s’exerçant corps et âme sur la réunion de ces deux parties.
Fichtre, drôle d’histoire ! Je me croyais paisible cantonnier dévolu à balayer rituellement mille petites choses insignifiantes et me voilà promu cible, réceptacle ou héritier d’une mystérieuse sente à laquelle je ne peux physiquement accéder.
Quelle mystification ! Moi qui superposais réalité et banal quotidien, je ne regardais pas plus loin que le bout de mon nez. Comment ai-je pu tout ce temps me ranger à la seule trivialité servie par mes sens ?
J’ai le sentiment d’avoir été abusé. Pourquoi personne ne m’a-t-il prévenu ? Je peux accepter l’idée que mes sens aient toujours fait de leur mieux, mais qu’en est-il de mes congénères ? Ne pouvaient-ils m’avertir de l’impasse ? Ou alors pire scénario, seraient-ils eux-mêmes sujets à la même bévue ?
En fait, il est vrai que rien ni personne ne m’a jamais certifié que tout se tenait là. Mais à force de regarder, comme tous, toujours dans la même direction, on se prend à croire qu’elle est définitivement la seule qui existe. J’en conviens, s’en remettre à pareille mollesse est une piteuse manière d’incarner sa liberté.
Tant pis, assez perdu de temps. Je dois maintenant me familiariser avec mon nouveau statut et endosser sa dignité. Quelle ascension ! J’étais simple cantonnier tout occupé à courber l’échine et gratter le sol, me voilà propriétaire Terrien ! Oui Terrien au titre que mes pieds foulent ce sol, propriétaire parce que tout le temps de mon existence il m’est prêté d’accueillir et porter une attentionnée composante qui m’irradie de ses révoltes, ses intuitions et ses bercements. »
Domaine fiction
« Tout de même, si j’avais réussi à franchir l’infranchissable, qu’aurais-je trouvé de l’autre côté ? Si j’avais réussi à effacer l’obstacle, sur quoi serais-je tombé ?En prolongement de mon sentier bouché, au-delà de l’occlusion, j’imagine un tunnel. À la fois barrière sanitaire, chambre d’écho et fut de canon, il incarne une transition entre deux mondes. Voilà qui explique tous ces projectiles qui nous parviennent au quotidien. Seulement moi, bien lové en mon bunker du monde, je me tiens à l’abri, hors de portée.
Où mène-t-il ? Il suffit de progresser un peu pour s’abstraire du vacarme du monde. On se sent d’un coup étonnamment léger et gagné par un sentiment de quiétude. L’obscurité domine mais il règne comme un nimbe de lumière. L’idée de faire marche arrière est déjà loin, on avance sans plus savoir si l’on flotte ou on vole. On se sent comme attiré. L’atmosphère délicate invite à la confiance, la lumière se précise chaleureuse et bienveillante. Elle se fait plus présente comme si on en approchait la source. Le mystérieux tunnel s’élargit à peine puis telle la conclusion hâtive d’un passage secret, bée subitement sur un vaste espace. Sans mot dire, je me retrouve nez à nez avec le portail d’un domaine où l’on devine une fête.
La grille n’est pas close. Entrebâillée, elle semble ainsi figée depuis longtemps. Son propriétaire serait-il parti et, à la manière du chien d’Ulysse, attendrait-elle patiemment son retour ? J’observe les lieux. Ils me sont inconnus mais pas étrangers. Serais-je déjà venu ? Je devine les contours de la bâtisse, j’imagine le tracé du jardin. Il en monte d’ailleurs un bruissement coloré de musique. La place n’est donc pas vide.
Il émane de cet endroit une impression de sérénité et de douceur. On le sent aussi déborder d’espoir et d’enthousiasme. Serait-ce donc ici le siège de la fabrique des songes, rêves et autres incongruités qui s’invitent parfois dans nos vies les agrémentant d’une petite touche d’absolu ? Je perçois soudainement mon impudence. Je ne devrais pas être là. Assez pour aujourd’hui, je n’irai pas plus loin. Je vais même me dépêcher de retourner au plus vite là d’où je viens.
En fait, je crains trop d’avoir compris. Chaque humain est un sentier qui sort d’une grande propriété. Seulement l’homme n’en a pas conscience. Il tourne le dos à son domaine tout occupé qu’il est à jouer au cantonnier sur la seule partie du sentier qu’il appréhende. Notre existence pourrait donc être considérée comme la partie émergée d’une réalité qui outrepasse nos cinq sens. Si ceux-ci dépeignent le cadre où il nous est remis notre liberté, ils n’aspirent pas pour autant en être le tombeau. »
Bric-à-brac
Mais je m’emballe, je m’emballe. Je vais peut-être un peu vite, un peu loin. Le sentier issu d’un domaine est une lubie qui ne te parle pas ? Voyons, qu’y aurait-il dans les cartons à même d’interpeler sa majesté ton chapeau ?Commençons justement par une histoire de chapeau. Un homme qui voit tout de haut, aperçoit un jour un vieux feutre zigzaguer au milieu des maïs. Comment peut-il se douter que sous ce couvre-chef miteux se cache le cœur enflammé de l’impétueux Cyrano qui, virevoltant au milieu des dangers, se fait l’estafette d’une brûlante missive ?
L’apparence témoigne de l’existence d’un phénomène, mais ne fournit pas une mesure de sa réalité.
Un homme avait une très belle maison qui regorgeait de ressources et était pleine de magnifiques choses. Pourtant il passait le plus clair de son temps à regarder par la fenêtre à guetter on ne sait quoi. « J’ignore ce que j’attends mais en tout cas je guette. Comme ça, dès qu’il se présentera je l’apercevrai immédiatement et ainsi et je ne perdrai pas une seule seconde. »
Pendant ce temps, sa maison est à l’abandon. Elle est déjà très bien pourvue et remplie mais comme il ne s’y intéresse pas, il ne la connaît que trop peu. Il est persuadé qu’il accuse un manque et que seule une intervention extérieure sera en mesure de le combler. S’il fouillait un peu, peut-être se rendrait-il compte que tout lui a déjà été remis et ce, au même jour que sa naissance.
Un ouvrier se voit offrir un remarquable outil. L’homme est admirable plein de qualités et de talents, mais aveuglé et sûr de lui, c’est à l’envers qu’il considère l’outil et s’en saisit.
Imagine qu’il s’agisse d’un jardinier qui bêche, ratisse, travaille la terre en n'utilisant à chaque fois que le côté nu du manche. Seul compte à ses yeux ce qu’il ambitionne de faire au moyen de l’outil et non s’il en fait réellement bon usage. Le fer lui ruine les mains mais il n’y prête guère attention car il n’a d’yeux que pour le manche. D’ailleurs il se trouve très satisfait de celui-ci et lui attribue moult vertus.
« Cet outil est parfait pour la Terre se dit-il. Tout n’est pas facile en ce bas monde mais si je redouble d’énergie, de finesse et de détermination alors je parviendrai à mes fins. »
Faut-il avoir pitié du pauvre homme ? Pourtant rien ni personne ne l’empêche de considérer autrement l’outil, pas même sa liberté.
La situation précédente est aussi grotesque que celle du cavalier qui a pris l’habitude de monter à l’envers sur son cheval. En selle, l’homme ne se doute de rien. Il parade fier comme Artaban. Pourtant lorsqu’il souhaite complimenter sa monture, croyant parler à son encolure, c’est en fait à sa croupe qu’il s’adresse. Et chaque fois qu’il lui intime l’ordre d’avancer, il ne se rend pas compte que non seulement il ne contrôle rien mais que de plus il s’éloigne de là où il souhaitait aller.
Mais pour une image au plus proche du domaine, considérons le plan de citrouille. Son tortueux pédoncule fait moult détours et tortillons avant de daigner poser et laisser enfler un fruit.
Dans le contexte du domaine, il faut imaginer au contraire que le fruit préexiste. L’homme est la graine. Il a les pieds en Terre et donne une tige libre de courir comme elle l’entend. À force de circonvolutions sur elle-même, tours et détours, impasses et de faux semblants, fatiguée de sa vaine course, celle-ci aura-t-elle envie de mettre à profit sa liberté pour retrouver le goût et le chemin du fruit ?
Voilà pour mon ballet personnel comme un nouveau départ ! Oh j’ai toujours entre les mains le même pauvre balai de cantonnier mais je lui prête maintenant un petit côté magique. En effet, non seulement il ne me condamne plus au sinistre et à la monotonie du monde séculier mais de plus, à défaut de voler vers d’autres cieux, il m’invite à en dépoussiérer le chemin.
L’idée du domaine et de la citrouille m’ouvre aussi d’autres champs. Mais avant d’y partir labourer, j’ai comme des envies de fêtes. Ne serions-nous pas autour d’Halloween ? Mais non suis-je bête, nous sommes en approche du solstice de Noël. Alors Joyeux Noël !