Le Cantonnier (2)
Le cantonnier (2) - Ecosystème des domaines
AVERTISSEMENT - Le texte ci-dessous fait la part belle à l’imagination.
Son objet est de proposer un cadre simple à nos existences. Il n’a pas de valeur autre que celle que le libre arbitre de chacun est prêt à lui accorder.
La lecture préalable du cantonnier (1) est vivement recommandée.
Rappel
Pour concilier existence physique et réalité intérieure, je peux m’envisager, moi le simple cantonnier, comme responsable de deux demi-sentes, chacune ouvrant sur son propre monde.D’un côté il y a le monde matériel qui me saute au visage, dont j’en ai pleine conscience et auquel mes cinq sens m’agrippent.
De l’autre il y a ce que je désigne par « domaine » parce qu’avant tout, sans en discerner les détails, je le perçois comme vaste et mystérieux. Y accéder concrètement m’est impossible, mais pour peu que je l’accepte, il me bombarde et me nourrit de ses intuitions et ses bercements.
C’est sur cette symétrie que pourrait donc être forgé tout homme, une face tangible et immédiate balancée d’une autre plus diffuse et subtile. Chacun incarnerait donc comme une barre de jonction entre deux pôles, dipôle qu’on pourrait ainsi dénommer « haltère ego ».
Mais alors quelle technique suggérer à l’haltérophile ? Afin de l’aider dans son porté du statut d’homme autant qu’à la maîtrise d’un nouvel équilibre, tentons de rassembler nos connaissances sur chacun des deux mondes.
Commençons tout d’abord par nous intéresser à la secrète composante « domaine ».
Assemblage des domaines
Concernant l’univers des domaines, nul ne peut prétendre brandir de connaissance établie au sens scientifique du terme. On ne peut donc que s’en remettre à un faisceau d’intuitions et de suggestions qui peuvent apparaître comme autant de vœux pieux. Faute de mieux, qu’importe ! Que chacun assume son imagination. Qu’il n’en ait point honte mais s'efforce toutefois d’en exposer les inférences dans un cheminement rationnel.Soit. S’il est acquis que ma demi-sente intime me conduit au portail de mon propre domaine, où conduit celle de mon voisin ? Au nom de l’égalité des hommes, à son propre domaine pour sûr !
Pour autant s’il est ici mon voisin, son domaine est-il nécessairement contigu au mien ?
Comme j’ai quelque accointance avec ce voisin dans le monde matériel, pourquoi devrais-je en être privé dans l’univers des domaines ? Je ne vois pas de justification positive au fait de ne pouvoir nous côtoyer dans cet autre espace. Cela induirait une rupture d’amitié.
On peut réitérer cette conjecture pour chaque personne qu’on estime. Elles-mêmes peuvent à leur tour la décliner pour toutes leurs connaissances et ainsi de suite, de proche en proche, ce raisonnement s’embrase à l’infini. La suggestion d’amitié court donc pour tous les hommes.
Sous le double joug de la fraternité et l’unité humaine, on ne peut donc imaginer que les domaines des hommes soient étanches entre eux et ne puissent communiquer.
Alors quelle topologie prêter à la réunion des domaines ?
On ne peut m’interdire d’avoir des liens d’amitié avec n’importe quel humain de cette planète et donc idem dans l’univers des domaines. L’assemblage des domaines ne peut donc être une simple couronne. Il doit être pour le moins doublé d’une couche d’intercommunication qui permette un dialogue direct entre n’importe quels deux domaines.
D’un point de vue interne, il pourrait donc être constitué par la superposition de deux couronnes concentriques.
D’un point de vue externe, cette union des domaines aurait alors l’apparence d’une boule.
Dynamique de la boule
Puisque cette boule expose nos domaines, alors sous fort grossissement, on devrait apercevoir les stigmates de nos demi-sentes intimes qui y mènent. La surface extérieure pourrait donc être constellée de petits pics ou picots, chacun trahissant une demi-sente. L’assemblage des domaines pourrait donc avoir l'aspect d’une grosse « boule à picots ». Tentons d’en décrypter la dynamique.Lorsqu’un homme rend son dernier souffle, qu’advient-il du domaine auquel menait sa demi-sente intime ?
Étant donné que celui-ci rayonnait indépendamment des bons soins du sieur passé à trépas, on peut supposer que son existence soit dé-corrélée de la sente matérielle qui établissait bonhomme au monde. D’ailleurs après avoir invariablement servi de marchepied voire de paillasson à son énergumène humain, le domaine qui pour sa part n’a pas failli, mérite bien quelque répit ou réconfort. Il n’a donc pas nécessité à disparaître aussi.
De plus, je ne peux me résoudre à ce que les valeurs qui honorent universellement les hommes, ne soient que d’évanescentes illusions humaines. L’aspiration à la beauté et l’harmonie autant qu’à l’unité ou la paix proviennent d’un gisement partagé auquel chaque domaine puise. Aussi si le domaine ne subsiste en son intégralité, persiste-t-il a minima au travers de cette composante absolue, pierre d’achoppement de tout homme.
La composante « domaine » de chacun pourrait donc nous survivre, voire nous précéder. L’univers des domaines obéirait donc à un écosystème tout-à-fait distinct de celui qui régit l’univers humain.
Maintenant qu’on a établi que le domaine d’un homme était potentiellement persistant, qu’advient-il de sa demi-sente intime ou picot, lorsque son légat humain rend son dernier souffle ?
Peut-être subsiste-t-elle pour un temps, intacte. Puis, n’ayant plus de sente matérielle à sustenter, se rétracte-t-elle en partie ou alors totalement, permettant ainsi au portail qui ouvre sur le domaine de se refermer. [cf cantonnier(1)]
Intéressons-nous maintenant à la configuration « premier souffle d’un homme ». Faiblesse de l’exposé, nous devons présupposer que son domaine existe. En effet, n’ayant qu’une approche liminaire de cet univers, détailler le processus de création d’un nouveau domaine ne serait que pure fantasmagorie.
Donc au premier souffle d’un homme, domaine et sente intime sont déjà en place. Ils sont suspendus à la sente matérielle qui se défripe de sa gestation et débute timidement son existence, fragile et vulnérable. Il faudra l’abreuver de moyens et lui laisser le temps de grandir afin qu’elle colle à son milieu, se développe et devienne toujours plus à même de porter et transposer sa composante « domaine ».
Cristallomancie
Quelles critiques éveille cette représentation ? Pour tout dire, ce modèle a été exclusivement bâti à partir d’une liste d’avantages. Lui chercher des noises est donc peine perdue.La seule tâche à laquelle on peut éventuellement se livrer, c’est une séance de lecture dans la boule. Voyons ce que son cristal saurait nous révéler sur nous-mêmes et notre condition.
« Chère boule à picots, siège des domaines, accepterais-tu de me laisser pénétrer une partie de ton mystère ? Oh s’il te plaît laisse-moi entrevoir si les hommes si vains et imbus d’eux-mêmes ne piétineraient pas en fait leur pleine condition. Par avance, je t’en remercie.»
Commençons. Tout d’abord, je vois… je vois la persistance du domaine comme un pied-de-nez à la condition humaine. Les humains se morfondent de leur statut de mortels alors qu’ils pourraient être juchés sur un promontoire d’éternité.
Il est vrai que face à cette rémanence, la condition humaine apparaît comme fébrile et entortillée. Elle s’apparente à un manchon versatile qui, du haut de notre espace matériel, coiffe de chacun le picot d’accès à son domaine. Elle nous confère pour le temps de notre existence un grand potentiel de moyens, d’ailleurs qu’en faisons-nous ? Mais si cette prodigalité fait de notre vie un extraordinaire mode d’action ou d’expression, sa fragilité la dépossède de toute fin en soi.
Quel sens alors donner à l’aventure humaine ?
Serait-elle une chronique sans objet, un banal intermède, une insondable duperie où les hommes seraient comme contraints de jouer au parc ?
Ou bien nous permettrait-elle d’interférer avec l’univers des domaines ? Ne pourrait-elle en incarner un levier sinon une antichambre d’accoutumance à la liberté ?
On pourrait alors résumer ainsi l’épopée humaine. Comme l’ignorant à qui on a remis le feu se brûle et s’adonne à toute sorte de dépravations, l’animal humain livré à la liberté nue, balbutie et s’essaie à toute sorte d’expériences.
Cela ne nous instruit pas du pourquoi des deux faces du monde, mais pointe que l’existence humaine pourrait être le creuset de l’homme, le réacteur terrestre à même d’interagir avec sa composante « domaine ».
Alors je vois… oui je vois tous les humains prendre part au même grand défi et jouer depuis toujours une seule et même partie. En fait il a été remis à l’homme des cavernes, de signer un jour de sa pleine liberté, l’acte de noblesse de l’homme des domaines. Quand s’y résoudra-t-il ? Libre à lui de tracer son chemin et développer ses apprentissages au rythme qu’il souhaite.
Epoques, pays, cultures et tutti quanti ne sont que circonstances. De tout ce qu’il nous est donné de côtoyer il faut extraire le meilleur pour forger le seul outil qui compte, celui qui va révéler l’homme. On en est loin aujourd’hui car furie, incurie et inconsistance semblent être les seules maîtresses derrière lesquelles le monde accepte de se ranger.