Oubli or not Oubli
Oubli or not Oubli
Vol dans les plumes
Chères chouettes, compères hiboux, mon voyage fut fabuleux mais quel délice de vous retrouver et me tenir à nouveau parmi vous. Que vous rapporter de mon vaste périple ? J’ai erré de grenier en grenier, de forêt en forêt, de contrée en pays… sans hésitation, quelle magnificence tout autour du monde.Cependant si comme le clame la chanson « La Terre est si belle, le monde est si grand », je ne peux vous cacher que tout n’est pas rose en la bleue planète. Il y a notamment un point qui me chagrine plus que les autres car non seulement il bloque les hommes mais les fait aussi débloquer.
En effet, dans leurs interrogations sur la vie, les hommes s’en remettent à un être suprême, à l’origine de tout et qui les dominerait de sa toute majesté. Seulement pour dresser son portrait, ils n’engagent pas ce qu’ils ont de meilleur.
Souvent ils se contentent de recycler leurs peurs, manquements et ambitions déçues pour établir un Prince antidote à tous leurs maux, comme si la vie humaine n’était que faillite ici-bas. De plus chacun y rajoute sa petite touche. On adapte commodément Dieu à sa personne pour ne pas risquer de la bousculer.
Petite cuisine et autolâtrie, lorsqu’on se montre aussi indigent dans la représentation de son Dieu, peut-on être inspiré dans son quotidien ? Voilà la question.
D’ailleurs vous n’imaginez pas combien le culte de ces rafistolages humains peut aveugler les hommes. Il les rend étrangers à leurs semblables et disposés à piétiner quiconque se trouveraient sur le chemin de leur dévotion.
Alors entendu, je ne suis pas humain juste un vieil hibou mais justement, je bous. J’en ai soupé de ces spectacles où les hommes, êtres doués de toute liberté et de raison s’escriment et se complaisent à se mettre sous le joug. Qu’ils se libèrent, ouvrent les yeux et lèvent la tête ! Ainsi à la faveur de mon indisposition, entre deux nausées, laissez-moi à mon tour y mettre ma griffe, comme s’il m’était donné une fois dans ma vie, d’être homme.
Voici donc ma diatribe.
Oubli
Si Dieu n’est rien de plus qu’un de ces puissants dont la Terre abonde, qu’il assoit son règne sans moi et m’oublie
S’il cautionne les distinctions de genres, de couleurs, de races, qu’il en tire profit sans moi et m’oublie
Si domination, exploitation, ségrégation sont de sa panoplie, qu’il en use sans moi et m’oublie
Si sa grandeur ne tient que par la raison du plus fort, qu’il brandisse son sceptre sans moi et m’oublie
S’il n’envisage l’homme qu’au travers d’une relation d’autorité, qu’il m’oublie
S’il nous considère comme ses petites marionnettes, qu’il m’oublie
Si la dignité humaine ne lui semble qu’un gadget ou une péripétie, qu’il m’oublie
Si l’homme n’est pas maître, d’une part aussi infime soit-elle de son propre destin, qu’il m’oublie
S’il a besoin d’user de violence pour affirmer sa grandeur, gardez-le au loin, qu’il m’oublie
Si sa renommée lui semble plus importante que sa justice, qu’il officie sans moi et m’oublie
S’il n’est pas incommodé de servir de prête-nom à des idiots, idolâtres de toute sorte de crimes, qu’il m’oublie
S’il se trouve ragaillardi par la voix de crétins, ennemis de tous mais chantres d’eux-mêmes, je leur laisse et qu’il m’oublie.
S’il n’est qu’un froid comptable de nos actes, qu’il ne compte pas sur moi et m’oublie
S’il se repaît de grimaces, flatteries et hypocrisies, qu’il s’en prélasse et m’oublie
S’il se laisse séduire, duper, manipuler par le premier ego, je déclare forfait, qu’il m’oublie
S’il accorde du prix aux habits des hommes et aux dévotieux cortèges, je passe mon tour, qu’il m’oublie
Si sa richesse s’étalonne en or, qu’il m’oublie
S’il se satisfait de punir à l’infini les manquements d’une frêle et banale existence humaine, qu’il m’oublie
Si écrasé par l’omnipotence de sa personne, il est dépourvu d’humour, qu’il m’oublie
Si puissance et force doivent supplanter à jamais beauté et harmonie, qu’il m’oublie
Voilà, je préfère disparaître à tout jamais sans laisser la moindre trace que d’être le complice de pareil ministère. Un tel projet me semble en effet rédigé de main d’homme et lui conférer une appellation d’origine « divine » me semble propre à précipiter dans l’abîme l’humanité toute entière.
Not oubli
Mais,
Si la liberté nous a été donnée en partage, que je ne l’oublie pas
S’il nous regarde comme ses enfants, que je ne l’oublie pas
Si l’homme est acteur de son devenir, que je ne l’oublie pas
Si l’homme est son pari fou,
S’il a la patience de nous laisser apprendre, comprendre et grandir,
S’il n’est pas comptable de nos atermoiements,
Que je ne l’oublie pas
Si l’âme du monde est fondée sur la beauté et l’harmonie,
Si les hommes produisent parfois de si belles choses,
S’il m’est donné un jour de savoir regarder,
Que je ne l’oublie pas
S’il se tient au plus proche des hommes sans qu’ils ne s’en doutent,
Si chacun dispose en soi de sa petite porte pour atteindre sa qualité d’homme,
Si je comprends un jour que je n’existe pas en moi-même,
Que je ne l’oublie pas
S’il est plus piqué, fiable et entêté qu’aucun d’entre nous,
S’il nous est donné d’échapper un jour à l’indolence, la suffisance et la fourberie
Si nous ne sommes pas condamnés à errer, nous lamenter et nous déresponsabiliser,
Alors il y a alors peut-être matière à faire quelque chose, que cela je ne l’oublie pas
Enfin, si envers et contre tout, il a toujours foi en l’homme, qu’il ne nous oublie pas
Voilà qui nous met un peu la pression. Nous ne sommes pas des surhommes, mais si au lieu d’entretenir notre sempiternel sur-place on se décidait à avancer un pied après l’autre, ce serait déjà ça.
Dés-embarras du choix
On pourrait nuancer et en proposer bien d’autres, mais je préfère m’en tenir à ces deux seules approches bien typées.
Chacun dispose de sa propre charge de liberté et en use à son gré. Aussi si un jour tu envisages de la raccrocher à plus que toi, pèse bien ton choix.
Dans la 1ère évocation, tu es un être sous tutelle en rivalité avec les autres humains. Ton action est orientée pour séduire un plus grand que toi dont tu crains les foudres mais auquel tu ne comprends rien. Tu n’as alors plus qu’à lui coller au superlatif tous les délires humains d’autorité et de supériorité et les exercer par procuration à ton profit.
Tu te comportes comme un petit guignol prompt à faire choir n’importe quel homme si cela peut te rapprocher de ton salut, hypothétique petit salut de nature inconnue accordée par un hypothétique magna supra puissant dont tu ignores tout. Le seul bienfait que cela t’apporte au présent est la vague certitude d’avoir tout mis en œuvre pour l’obtenir.
Dans cette représentation, tu mets ta liberté sous cloche. Tu es « Alien » au pays des hommes et tu n’as pas encore tranché si l’existence était pour toi, une salle d’attente, un tremplin ou un paillasson. Cette approche n’est à mon sens qu’une supercherie d’homme.
Dans la deuxième description, c’est toi qui es la supercherie, cependant tout est ouvert et rien n’est jamais perdu.
Comme tu as pris la mesure de ta liberté, nul besoin de te faire l’article. « Qui es-tu ? Que veux-tu ? Que fais-tu ? » voilà ton viatique. Quant aux doctrines, tu les laisses pour ce qu’elles sont, de sombres et autoritaires amphigouris.
Ah, une bonne chose de faite ! Depuis le temps que ça me démangeait les plumes, maintenant je peux les ranger.
Vous voyez, amies chouettes et compagnons hiboux, les hommes sont peut-être mieux dotés que nous mais n’en sont pas plus heureux. Ils évoluent dans un vrai monde de rapaces. La condition de chat-huant me paraît plus enviable, à condition toutefois d’éviter les humains, si prompts à nous faire payer leurs maux.
J’ai laissé quelques plumes et illusions autour de la planète mais le voyage fut néanmoins fascinant. Mais à parler de tour du monde, d'autour, de vautours, de retour... je pense sans détour qu’il est temps de vous offrir ma tournée !
[NDLR: Il est vrai qu’à cette occasion, on a pu constater provenant du grenier, un vacarme tout particulier]