Le trou du monde
Le trou du monde
Et si tout simplement nous étions dans un trou ? De la question, tentons de faire le tour.
À fond
L’homme considère sa planète avec enthousiasme. Foisonnante, resplendissante, elle est si singulière dans son petit coin de cosmos qu’elle s’impose à ses yeux comme au sommet de la pyramide des astres.Ce n’est pas qu’on souhaite le contrarier mais l’histoire a déjà relativisé certaines de ses évidentes certitudes. Alors prenons les devants. Tout en laissant la Terre en haut de sa pyramide, ne peut-on l’imaginer avec tout ce qui l’entoure comme plongée au creux d’un large trou ? Ce que nous désignons par monde ne serait alors pas plus que le fond d’un gouffre, banale anomalie d’un espace bien plus vaste. Nous vivrions alors dans un trou du monde !
Il est difficile de se représenter tout notre espace comme gisant au fond d’une vaste fosse. Le surplomb s’appliquant à tout objet de l’espace, on peut limiter notre étude au sujet qui nous est le plus familier, la surface de la Terre.
Voici donc le tableau. La surface de la ronde Terre tapisse le fond d’un cratère cerné de toute part par d’infranchissables falaises dont nous ne percevons l’existence car leur nature est étrangère à nos sens. Pour les plus prosaïques, la gravité incarne déjà à sa façon ce genre de rempart.
Nous vivons donc reclus au fond de ce trou. On le parcourt en long, en large, on en fait aussi le tour. Lorsqu’on aspire à un peu de hauteur, on se compare au soleil, on lit dans les astres, mais cela ne change rien à notre condition de « croupissant du fond du trou ».
Nous sommes soumis tous les jours aux contingences de la condition humaine. Mais dans ce branle-bas, nous sommes aussi confrontés à la beauté du monde. La lumière d’un paysage, l’insouciance d’un chant, le cisellement du vivant, l’éclat d’une œuvre d’art sont autant de musiques qui nous font toucher du doigt notre ambivalence. En effet, de notre huis clos monte parfois le sentiment qu’il existe quelque chose de plus léger et universel, propre à sublimer notre condition de « traîne-savates de fond de cratère ».
Mais cela n’est pas au goût du jour. Tels des asticots en leur boîte, les gigotons humains frétillent en leur abîme. Parmi eux de grands hommes aux semelles de plomb ont tracé leur dessein. Ils bâtiront un empire et deviendront les êtres les plus importants de la basse-fosse. Ils règneront sur tous, leur prestige résonnera d’un bout à l’autre du cratère, comme dans le vide d’une grosse caisse. Ils n’auront pas d’équivalent sur Terre.
Faut-il les informer ? Ils peuvent bâtir tout ce qu’ils veulent, exploiter ou déconsidérer la moitié du monde. Leurs monstres, aussi imposants soient-ils, n’iront jamais chahuter les frontières qui bordent notre condition. Tirant leur ADN du sol, plus ils s’élèvent plus leur ancrage en dépend. Puissants certes mais peut-être seulement en apparence.
Vieille recette
Car une question plane au-dessus du marigot : « Quelle est notre nature ? » . Cette condition de locataire du fond du trou, est-elle à entériner ou à sublimer ? Plutôt que tourner en rond et jouer au plus fou d’entre tous, jeu qui manifestement ne souffre aucune limite, l’homme ne devrait-il pas essayer de jouer par le haut ?Rien ne nous y oblige. La vie nous laisse le soin de l’aborder comme on le souhaite. On peut la prendre au jour le jour. On peut l’appréhender comme on prend son mal en patience. « Finalement, je ne suis pas si mal ici. J’ai réussi à bâtir mon petit confort et je m’occupe plutôt bien. » Il y a aussi les doctrinaires. Ils préfèrent la négocier à l’abri d’une représentation figée du monde et sont prêts à déconsidérer quiconque oserait s’en échapper de peur de devoir eux-mêmes se remettre en cause.
Rien ne nous y oblige, mais l’état actuel est-il la finalité du monde ? L’homme est-il destiné à vivre claquemuré comme dans une réserve ? Si au moins il était au centre d’un parc d’attractions, des spectateurs pourraient du haut des falaises se régaler du petit spectacle qu’il donne. Incapables de s’accorder, les hommes se chamaillent se déchirent se ravagent alors qu’ils partagent la même condition d’attachés du fond du trou. Ils se prennent pour des glorieux alors qu’ils traînent dans les limbes. Dans une poubelle a-t-on jamais surpris les immondices se dénigrer les uns les autres ? Sacrés hommes !
Que les animaux qui, a priori ne disposent pas des mêmes conscience et représentation du monde que nous, égrènent tranquillement leur vie, il n’y a rien à redire. Ils font leur job. Ils nous tiennent compagnie, ils animent cette Terre et concourent à brasser la vie à leur manière.
Mais à quoi bon être cheval si tu ne quittes jamais l’écurie ? Es-tu encore lion si tu apprécies ta cage plus que tout ou aigle si tu restes au nid ? Se gausser d’être un super animal, serait-ce là le seul exploit dont l’homme soit capable ? On ne peut se revendiquer puits d’intelligence et se montrer incapable de s’extraire de celui où l’on croupit. Que les hommes se satisfassent de jouer la même partition qu’un animal est pour le moins gênant.
État de l’art
Alors à quelles techniques s’en remettre pour tenter de s’élever ?En pratique pour sortir la tête du trou, on s’aide d’une grande échelle. Il faudrait donc construire une gigantesque tour. Mais cela ne changerait rien car pareil promontoire n’embarquerait pas l’homme, juste la fatuité de son initiateur.
Moins froide et plus humaine se distingue la pyramide catalane. Si elle repose sur la cohésion de ses membres, elle reste toutefois un simple amoncellement de matériaux. Pas sûr que l’engagement à l’œuvre permette de monter bien haut.
Dans un registre plus personnel, on peut noter la transe du derviche qui à force de tourner parvient à élever son état spirituel. Autre approche plus immédiate, les psychotropes dont l’usage te fait perdre pied dans la tête. Ils te permettent pour un temps de déserter ta condition mais n’offrent pas de solution.
On peut aussi se raccrocher à l’idée qu’il existe dans la falaise une petite porte dérobée qui ouvre la voie jusqu’au sommet, mais sa quête serait tout aussi incertaine.
Comment donc s’élever tout en gardant les pieds sur terre ? Quelle initiative serait propre à alléger chacun ?
Pareil rôle pourrait être tenu par notre organisation. Le moteur actuel encourage la compétition pour nous alourdir et nous engluer toujours plus. Exacerbant la rivalité, il met en scène l’ode du « chacun pour soi » assortie du « plus tu possèdes plus tu es respectable ». Une organisation bien nommée ne devrait-elle avoir le souci de l’accueil et la bienveillance à l’égard de ses membres ? Nous est-il impossible de poser les bases d’une condition humaine partagée qui garantisse à chacun la dignité de son existence ? Si chacun était assuré de pareille sollicitude, ne pensez-vous pas que notre quotidien prendrait un autre tour ? Ce sentiment de confiance ne libèrerait-il pas d’autant l’implication et l’expression de tous ?
Aller plus haut
Mais bon, actuellement, au fond de notre trou, nous croulons sous les obédiences et les doctrines. Elles rivalisent pour dessiner le plus bel des horizons, tout en grisaille. Leur raison semble être, par-dessus le souci de l’homme, leur propre triomphe.Notre organisation elle-même ne sait pas où elle va. Sur la mer de ses démences, elle navigue à vue entre manques, incapacités et contradictions. Les hommes, qui n’ont pas le pied malin, se sont accoutumés à la torpeur. Tout occupés à maintenir leur nombril au centre du viseur, ils vont là où leurs pieds les mènent. Seraient-ils prêts à lever la tête, regarder au loin et envisager de prendre part à quelque chose d’un peu plus qu’eux-mêmes ?
Regarder plus haut, repousser nos limites, nos frontières. Cela ne serait-il pas inscrit dans nos gènes ? Ne serait-ce pas là que prend sa source la volonté irraisonnée des explorateurs et aventuriers en tout genre ?
Car du fond de notre abîme, nous ne sommes pas mis aux fers comme dans un cachot, mais livrés à notre liberté.
Alors si certains peuvent rêver de faire le Mont-Blanc, l’Everest on encore le tour du monde, ne devrions-nous pas songer à faire le trou ?
Voici peut-être le fond de l’homme… fort de sa liberté démesurée, la liberté du monde, qu’il se montre à la hauteur, digne de sortir de son trou, le trou du monde.