Conte de Noël, l'Offre

Chouette Harfang des neiges sous la neige
Soyez les bienvenus ! Embarquez à bord de ce conte à la découverte de ce que vous croyez connaître

L'Offre

 [ NDLA : à lire paisiblement à la veillée, avec une petite pointe d'accent méridional ]

Il éTAiT uNE fOis
Il était une fois, une certaine fois, une Offre fut faite à l’homme.
Ce n’est pas qu’il n’eût été digne de la recevoir auparavant, mais trop peu nombreux, isolé et esseulé, il n’était pas prêt. Il menait une vie guère plus fantaisiste que celle de l’animal. Il égrenait son temps sans encore avoir pris la mesure de ses lettres de noblesse.
Mais voilà que chez l’homme on s'agitait, on se rassemblait, on s’organisait. Sentant monter en lui son statut de maître du monde, on lui fit une Offre sans plus tarder .
L’Offre était unique, universelle. Certes elle ne fut exposée qu’à un certain groupe en un certain lieu, mais elle courait pour tous. Elle était donc vouée à être diffusée partout, dans la cité et au-delà.
Mais quoi de si important ou précieux énonçait-elle ? Son propos était de soulever l’homme. Non pas l’abaisser, le dominer, l’opprimer mais le soulever. L’annonce ne consistait pas en un éphémère coup d’éclat, hausser la voix et retourner la table. Non, elle encourageait comme un coup d’état, à retourner toutes les tables de tous les lieux du monde, afin que les humains commencent une nouvelle vie et se lèvent comme un seul homme !

Bon, mais comment mener à bien pareil exploit ? N’eût-il pas été plus simple de confier la tâche à quelque super héros ? Ou alors une autre méthode eût consisté à convoquer toutes les créatures mythologiques jamais imaginées, les disperser aux quatre coins du monde et au signal leur faire chavirer toutes les tables. Hop, d’un coup d’un seul, le tour eût été joué.
Seulement aussi ingénieux soit-il, ce plan ne satisfaisait pas à l’esprit du message. La visée de celui-ci n’était pas l’exécution d’une manœuvre menée tambour battant dans le dos de l’homme, mais bien d’inviter à une action délibérée de chacun de ses membres.
De plus, s’en remettre à pareil stratagème dirigiste eût été renier la Donne.


La DOnNe
Oui, il ne faut pas oublier la Donne. La Terre est le domaine de l’homme. C’est son terrain de jeu, son royaume de liberté. Elle lui a été donnée une fois pour toutes. Certes elle lui impose ses conditions d’existence, mais cela stimule l’homme et contribue ainsi à ce qu’il "se remue la liberté".
On ne reviendra donc pas dessus. Tout ce qui se trame sur Terre, doit être cousu de main d’homme, c’est-à-dire être le fruit d’actions imaginées et engagées par des fils et des filles d’homme. Il est hors de question d’aller tirer des ficelles dans son dos, comme s’il n’était qu’une marionnette.

Cela présente un grand intérêt. Il suffit de contempler la Terre pour connaître à tout moment l’état de conscience de l’homme. L’image observée, fut-elle piteuse, est son propre. On ne peut la retoucher en y ajoutant sa patte.
L’Offre ne peut donc s’énoncer telle une injonction. Elle ne peut être qu’invitation à une promesse ou suggestion d’un nouveau départ. Elle s’adresse au libre arbitre de chacun, ne faisant aucun cas de l’autorité en place. La liberté est le seul auditoire qu’elle courtise.


EuRêKA !
Comment l’incarner alors ? Puisque le recours à tout prodige est disqualifié car nos existences apparaîtraient de fait comme des anecdotes sous tutelle, à quoi s’en remettre ? Un homme, tout bonnement à un homme. Non pas un énième super héros, ni l’empereur sa femme ou le petit prince mais un petit d’homme, tout simplement. À la limite pour annoncer sa naissance, on pourrait s’offrir la fantaisie d’allumer dans le ciel un réverbère. Comme il s’agit du ciel et non de la Terre, la Donne serait respectée !
Mais revenons à notre agneau. Quoi de plus fragile, de plus vulnérable et désarmant qu’un nouveau né ? Qui pour s’en sentir offensé ou menacé ? D’ailleurs pour importuner le moins du monde les adultes de la cité, il naît à l’écart, auprès de ceux qui à la table du monde ont le moins puisque de table ils n’ont point ! Une première manière d’annoncer l’Offre. À défaut de table, ce fut donc une étable et comme pour annoncer sa vocation à repaître tous les boeufs du monde, une mangeoire.
« Un nourrisson ! Quoi ? Mais vous n’avez rien trouvé de plus convaincant pour nourrir la promesse du monde ? Et c’est lui qui doit porter un coup fatal au désordre établi ? Vaste blague ! Qui pour trembler de son trône apprenant la naissance d’un petiot ? »
Bon, sait-on jamais. Pour tordre le coup au moindre doute, on décida de tordre le coup à tous les bambins en très bas âge. Sage résolution d’une autorité responsable, pragmatique et avisée. Et oui, la vie sur Terre était déjà très bien gardée !

Evidemment l’Offre ne fut pas tout de suite clairement énoncée. Comme tout enfant, il a fallu laisser au messager le temps de grandir et d’apprendre, apprendre à parler, à écouter mais surtout à connaître les hommes afin de formuler au mieux le message.
Comment a-t-il incarné l’Offre ? Parmi les éléments qui nous sont parvenus, on peut noter une certaine récurrence des tables. Les tables de la Loi, celles des marchands, d’un banquet de mariage et de divers repas. Quant à soulever l’homme, il a soulevé le cœur de ses amis au point qu’à leur tour ils n’ont pu s’empêcher de transmettre le message. Il leur a d’ailleurs rapidement cédé la place. L’Offre était transmise, elle était entre leurs mains. Il leur revenait d’en assurer on non la diffusion auprès de tous.
Bonne nouvelle ! Elle s’est perpétuée de proche en proche au fil des siècles. Toutefois il n'y a pas eu de miracle. Nous sommes au royaume des hommes et lorsque l’un d’eux se targue de détenir une parcelle de vérité, il produit souvent plus d’avanies que de trésors d’humanité.


La FêtE
Au final, le message est arrivé jusqu’à nous et on en fête l’avènement quasiment tout autour du globe. La date étant incertaine, on choisit en Europe de l’associer au redémarrage du jour sur la nuit, comme une métaphore de la victoire de la lumière sur l’obscurité, ou plus simplement l’opportunité d’un nouveau départ.
Mais alors, où en est-on dans cette formidable invitation à soulever l’homme et retourner les tables ?

« Euh… Cela mérite quelques explications. C’est une période très faste mais on est passé à un autre concept. »
Le monde de maintenant est plus dur que jamais. Les hommes semblent prompts à se lever pour un rien les uns contre les autres. Alors pour marquer la fête, plutôt que chercher à soulever l’homme, la tradition est de s’enfermer avec ses proches. On crée alors autour de soi un petit cocon qui nous soustrait à l’hostilité du monde.
De même, quelle vertu y a-t-il à retourner sa propre table ? On préfère donc la parer d’une belle nappe. Comme un voile qui s’abattrait sur les contingences usuelles, elle figure pour le temps de la fête, notre victoire sur toutes les exigences et les incongruités auxquelles nous soumet le quotidien.
Enfin pour fêter dignement l’événement, l’usage est de surcharger cette table de quantité de choses, cadeaux et victuailles. Tout ce qui s’y trouve n’est pas subi mais délibérément choisi. Voilà notre triomphe ! Le banquet peut commencer.
Pour honorer les convives, on sert des mets délicats. Dictés par la mode, ils nous laissent parfois sur notre faim mais procurent toutefois la satisfaction personnelle de pouvoir se les offrir.
Côté cadeaux, il y a les marques d’attention et puis les autres plus gros, plus coûteux. Ils rachètent une année de modération et de frustration et par le service qu’on en attend, nous font miroiter un futur meilleur. Pourtant beaucoup seront bientôt délaissés et oubliés.

Ah quelle belle fête ! Pendant quelques jours on côtoie l’insouciance et on goûte aux lendemains qui chantent. Peu importe qu’il faille aujourd’hui déjà tout débarrasser et remiser la nappe. Encouragés par les marchands de tout poil, sûr, l’année prochaine on fera mieux encore.
La parenthèse refermée, tout reprend comme avant. On repart manger le brouet du quotidien. On n’a rien gagné en espérance, en enthousiasme et peu de chance de voir émerger dans l’année une offre nouvelle, un autre exercice de la liberté. Cela tombe bien parce qu’être à la fois sérieux, indifférent et sinistre est peut-être le rôle qui nous sied le mieux.

Et le message dans tout cela ?
« Oh, mais tu ne comprends pas ? Réfléchis un peu ! Trop vieux, trop loin des réalités. D’ailleurs est-on vraiment sûr que tout cela ait existé ? »

  -- Fin de l’histoire --


Le CoNTe
Mais non voyons ! Ne vous a-t-on jamais dit que les bons contes faisaient les bons amis ? Alors peut-être fin de la séquence historique mais pas fin de l’histoire.
Il est normal que l’homme moderne, accoutumé à la consommation facile et immédiate d’une profusion d’objets, soit désemparé devant l’Offre. Pourquoi s’arrêter à un message issu du fond des siècles, qui porte toujours son lot de mystères et nous invite à un petit effort ? Quelle bonne raison de le considérer ? Peut-être parce c’est lui qui donne le sens au conte.

« Le message n’est qu’histoire ancienne »
Le temps est comme une boule à facettes, il offre de multiples notions. D’un côté, il y a toutes ses approches dans l’espace physique, de l’autre nos manières de le saisir. Le temps perdu, le temps venu, le temps de l’attente, le temps de la réflexion… en fait il y a un temps pour tout et à chacun son préféré.
Par exemple pour l’homme, le temps qu’il affectionne tout particulièrement est celui qu’il passe à pédaler dans la choucroute. « Pendant la fête, je m’octroie une petite pause où je suis comme un roi, mais ensuite je repars dare dare pédaler, sans savoir où je vais, sans lever la tête. »
L’homme aime son quotidien jusqu’à l’addiction. Il vit la fête comme un arrêt au stand mais n’en profite nullement pour prendre du recul ou imaginer un nouveau départ. La célébration s’est muée en un rituel, déconnecté de son sens originel.

« D'ailleurs si c’était vrai, ça se saurait ! On n’en serait pas là »
L’indécision contribue au romanesque des contes. Imaginons une histoire quelconque. Après avoir suivi le héros dans moult péripéties et renoncements, chez les lecteurs, échaudés et désabusés, plus personne n’y croit. Cependant alors que tout semblait définitivement joué, voilà que poussé dans ses derniers retranchements, bonhomme se réveille ! Dans cet ultime sursaut il s’affranchit de ses doutes, ses craintes et ses peurs. Enivré de sa nouvelle audace, il dépose indolence, résignation et veulerie et endosse enfin son rôle. L’intrigue n’a plus qu’à bien se tenir.
On peut ainsi apprécier chez l’homme son sens du suspens. Il a pulvérisé les mille ans de la belle au bois dormant, sur sa lancée débordé les deux mille et met tranquillement le cap vers les trois ou quatre mille. Nul ne peut présager s’il répondra présent et considèrera l'Offre avant.

« L’homme moderne se suffit à lui-même »
En effet, il n'exprime nul besoin d’une bonne fée pour le réveiller et lui faire comprendre qu’il a son avenir entre ses mains à condition qu’il s’en donne la peine. Il ne ressent pas davantage la nécessité d’une vieille marraine qui veille sur lui, paraisse parfois distante et autoritaire mais qui en sous-main le couvre de ses largesses.
Dommage car la Terre serait en mesure de jouer ce double rôle. Par son réchauffement brutal, elle se positionne pour réchauffer les cœurs. « Allez, arrête de faire l‘idiot. Renonce à cette routine qui ne te mène nulle part. Invente-toi un nouveau présent. Je sais que tu me dégrades mais je compte sur toi, deviens un homme. Je me sentirais infiniment triste et dépourvue d’éclat si un jour tu n’étais plus avec moi. »

« Allez, tout cela est bien gentil mais il faut être réaliste. De nos jours, on n’a plus de temps à perdre avec ces sornettes »
Il est vrai que l’Offre présente quelques faiblesses.
  • Tout d’abord, elle est plus fidèle que la plus fidèle de toutes les bêtes. Elle attend au pied de son maître qu’il daigne la considérer et lui consacrer un peu de temps. Devant tant de constance, le maître peut se sentir offensé. Il peut hausser la voix et lui intimer l’ordre d’aller voir ailleurs. Rien n’y fera. Elle dressera tout au plus les oreilles mais ne bougera pas. Le maître peut aussi lui faire payer sa mauvaise humeur, la chasser et même la maltraiter. Que nenni dès que le maître aura tourné le dos, elle reviendra à ses pieds comme si de rien n’était. Seule une attitude positive peut la contenter, le reste ne l’intéresse pas. Tout cela pour dire que l’homme peut faire n’importe quoi, partir dans les délires les plus fous, rien n’y changera. L’Offre est là, elle est là pour lui, elle attend, elle a tout son temps.
  • Ensuite si on la considère en terme de placement de produit, l'Offre par son effacement s'avère une aberration marketing. C'est indéniable mais elle n'a pas d'autre choix. Par respect de la Donne, elle est tenue à ce devoir de réserve. Infiniment grande mais proposée de manière infiniment humble pour ne pas empiéter sur la liberté de l'homme, elle ne peut agir à sa place.
  • Et depuis tout ce temps où l'on parle d'Offre, y aurait-il pour le moins une Demande ? Il semblerait en effet que les hommes éprouvent un manque mais aussi qu'ils sont bien trop occupés pour chercher à le caractériser. Ils courent donc ici ou là et aussi en tous sens. Ils geignent, se plaignent, s’invectivent puis courent à nouveau ou alors pédalent mais plutôt deux fois qu’une. Ce n’est pas que l’Offre se moque de la représentation qu’ils donnent mais elle se demande si un jour ils se décideront à un vrai sérieux et à rêver davantage.

HapPy EnD ?
Mais il est une des caractéristiques des contes qu’on obère. Si le conte est un livre ouvert, il ne tolère toutefois qu'une seule fin. Si dès le premier mot, il s'attache à détailler les tribulations du héros, on sait que l'histoire ne s’achèvera que lorsque celui-ci se révélera digne de franchir la seule et unique porte, préparée sur mesure pour lui et qui l'attend.
L’homme est le héros du conte mais il n’en fait aucun cas. Il vit, il meurt, il occupe les lieux. Il déroule son temps avec suffisance et vanité dans lesquelles il se prend souvent les pieds. L’Offre est là, elle attend, elle ne bronche pas.
Peut-être qu’un jour l'homme sera prêt non plus à occuper l'espace du conte et en noircir des pages mais à le jouer et en dérouler l’intrigue. Libre à lui de choisir l’instant. Depuis le début, l’Offre ne bouge pas, elle n’a pas pris une ride. Elle attend que la liberté humaine s’empare des lettres de noblesse qui lui sont promises.

« Pouh, c’est nul un conte s’il n’y a pas de magie »
Mon Dieu mais quelle naïveté !
Ne vous êtes jamais interrogés pourquoi Saint-Nicolas ne visitaient que les enfants ? N’avez-vous pas encore compris qu’il profite de l’occasion pour s’enquérir auprès de l’Offre. « Je sais que les petits ont tous été méritants mais, dis-moi pour les grands. Combien cette année ont enfin découvert leur cage ? Combien en passe de devenir plus sages ?»
Et lorsque dans la nuit de Noël, le traineau s’éloigne dans le ciel en laissant tinter les rennes, pensez-vous que c’est pour vous prévenir que vous venez de rater le selfie de l’année ? Meuh non ! Après avoir longuement discuté avec elle et accessoirement avoir déposé quelques cadeaux, c’est sa manière de saluer l’Offre et lui souhaiter bon courage pour toute la nouvelle année.
Voilà. Tout est calme dans la maison et comme chaque année, l'Offre se met à espérer « Alors demain au lever, le grand départ ?»
Oh demain matin tout le monde sera certainement très excité par tous les cadeaux mais personne ne lui prêtera attention. Alors elle reprendra son travail, s’offrir et attendre, discrètement, comme n’importe quel jour, n’importe quel moment, quoi que tu fasses, où que tu sois. Puisqu’elle est la seule porte du conte, elle le sait. Un jour, comme une nouvelle naissance, tu te réveilleras. Tu considéreras autrement ta liberté, ta vie, tu accéderas enfin à l’Offre du monde et ce jour sera pour elle comme pour toi l’occasion d’une grande fête.
JoYEuX NOël