Sonnailles de l'Avent
Sonnailles de l'Avent
[ NDLA : un nouvel écho porté par un hibou du grenier ]
L’intention de hibou
Dans la liste des rituels auxquels s’adonnent les humains, il y en a notamment un célébré le dimanche. En ces matins fastes où les cloches sonnent à volo, j’ai pris le parti de déserter mon clocher pour me réfugier en un lieu plus paisible, la tribune de l’orgue.L’instrument ne chantant plus qu’à de rares occasions, l’endroit est béni. En ce perchoir, aucune crainte pour mes chastes oreilles. De plus il m’offre une vue panoramique incomparable sur toute l’assemblée.
C’est ainsi qu’installé en ce promontoire, l’œil attentif, les deux aigrettes dressées, j’assiste gaillardement à l’office. Non, je ne compte pas vous faire la revue de détail de toute la cérémonie mais je voudrais revenir sur un moment particulier où me semblent-ils, les humains témoignent de leur froideur et leur apathie.
J’ai bourlingué en de nombreuses paroisses mais dans toutes, j’ai été en proie à la même déconvenue. Je comprends en effet qu’entre les debout assis entrecoupés de divers litanies, on ne puisse rester attentif tout le temps de la liturgie. Mais toutefois à l’acmé du culte, lors de la récitation de la prière intitulée « Notre Père », ne serait-ce point l’instant d’un regain de ferveur et d’attention ?
Et bien que nenni ! Jamais je n’ai été cueilli. La conviction et l’enthousiasme qui se dégagent à ce moment-là sont si forts qu’ils seraient prompts à faire chavirer de sommeil n’importe quel hibou en sa chasse à l’affut.
Oui je parle bien de récitation car c’est l’esprit dans lequel me semble ânonnée cette oraison. L’acte de débiter ces paroles semble plus important que leur associer du sens. Ainsi certains prennent soin de les prononcer avant tout le monde comme pour indiquer qu’ils connaissent très bien la leçon et n’ont nul besoin qu’on la leur souffle. Chez d’autres paroissiens, on soupçonne à leur phrasé une certaine lassitude voire une résignation polie, comme s’ils se pliaient de bonne grâce à ce rituel d’une grosse minute tout au plus. En tout cas lors de cette invocation, je n’ai jamais été surpris ni par un sentiment d’ardeur, un souffle d’unité ou même le moindre petit frémissement.
C’est pourquoi décontenancé et interpelé par l’immuabilité de ce désert, j’ai décidé de me livrer moi-même à l’exercice. Serait-il si compliqué d’attacher quelque dessein à cette humble prosodie transmise par son doux serviteur ? Et si un quelconque hibou comme moi parvient à se frotter à cette tâche, quelle bonne raison que le premier humain qui passe ne parvienne pas à l’accomplir au centuple de moi ?
Les humains auraient-ils besoin que de temps à autres on leur sonne les cloches ou leur montre la voie ? Peut-être les deux. Soit. Tentons de lever l’indifférence qui recouvre ces mots pour leur attacher un peu de chaleur et de magie.
Nota Bene : la scansion de la prière générant un certain brouhaha, j’ai peut-être pris l’habitude d’entendre certains vocables qui pourraient à la marge ne pas correspondre à l’exacte réalité
Images et idées
- Notre PèreNous sommes tous issus et unis à une même racine. Qu’on le conçoive, qu’on le veuille, qu’on l’accepte ou non, cela ne change rien, nous lui sommes intrinsèquement liés. Nous en incarnons en quelque sorte les infimes extrémités.
- Qui est aux cieux
Inutile d’espérer l’atteindre en levant les bras au ciel. Par extension cela signifie qu’il est hors de portée de notre condition humaine. Il pourrait donc tenir en une autre nature, à mille lieux de notre référentiel quotidien. Il n’est donc pas à envisager comme un super-héros ou un chef suprême d’ici-bas. Non, il est autre.
Les étoiles témoignent depuis toujours que l’univers existe bien au-delà de notre petite planète, mais le tout pourrait ne pas s’arrêter là.
- Que ton nom soit sanctifié
Même si de prime abord il peut paraître ailleurs et lointain, il ne faut pas s’en désintéresser.
On ne nomme pas quelque chose qu’on ne conçoit pas, alors lui confier un nom c’est effectuer un premier pas vers sa reconnaissance ou sa perception. Sanctifier ce nom, c’est lui attacher des vertus de bonté et de bienveillance au-delà de la logique ordinaire.
- Que ton règne vienne
Si ce qui précède fait mention de distance et de séparation, il n’est pas question d’en rester là. Non, la Terre n’a pas vocation à rester indéfiniment à l’écart.
Badaboum ! Imaginez qu’un jour le plafond de verre qui la tient en son clos s’abatte d’un coup sur elle. La Terre s’embraserait alors dans un souffle de lumière qui sentirait bon la vérité, la bonté et l’harmonie.
- Que ta volonté soit accomplie sur la Terre comme au Ciel
Il y a donc un projet pour les humains. C’est inscrit depuis le début des temps, la Terre est une fabrique de quelque chose.
De même qu’elle est environnée de son champ magnétique, elle baigne depuis l’homme dans un champ d’attente. Notre Terre est suspendue à cet aboutissement.
Et si aujourd’hui elle fait figure d’exception par rapport à tout ce qui n’est pas elle, elle est appelée, au bon vouloir des humains, à en rejoindre le giron.
- Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Je ne pense pas que cela fasse référence à l’innommable tambouille dont on se rassasie en notre jour sans fin.
Pareille à une petite graine, j’imagine une friandise, un éclair, une perception qui nous sorte de notre ordinaire anémique. Elle donne sa chance à la journée afin qu’elle ne soit pas juste un jour de plus, mais nous offre de faire grandir notre personne.
Pareille perspective donne l’envie de se lever et découvrir de quoi aujourd’hui sera fait. Seulement le cadeau ne nous attend pas au pied du sapin. Si au lieu d’être à l’écoute, attentif et ouvert, je suis rempli de moi-même, alors il y a toutes les chances que le présent passe inaperçu, réduit au silence sous l’implacable rouleau compresseur de mon ego. À chaque instant je suis aux manettes. Comment vais-je en ce jour piloter ma responsabilité et incarner ma liberté ?
- Pardonne-nous nos offenses Justement ! Il faut comprendre que l’on part de loin. Serait-ce l’attachement à notre enveloppe charnelle qui nous plonge dès notre premier cri dans ce schéma égocentré ?
Depuis on n’en finit pas de balbutier. Alors il ne faut pas nous en demander trop d’un coup, ni être trop pressé de nous voir nous arracher. Oui on serait plutôt du genre « bouboule en sa bulle », personne respectable auto-satisfaite, confortablement campée et claquemurée en sa maison. Alors excuse, on va essayer de corriger le tir mais à la base on n’est que des humains débilitants et imbus d’eux-mêmes.
Toutefois bel encouragement que ce contexte ! On sait que même si nous sommes attendus au tournant, nous évoluons comme assurés par un filet de sécurité, dans un climat d’indulgence et de bienveillance.
- Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés Pardonner aux autres implique de ne pas s’ériger en centre du monde ou en référence absolue. C’est une première manière de relativiser sa personne et reconnaître qu’il y a au monde autre que soi.
Je n’existe donc pas tout seul par-dessus les autres mais parmi les autres. Mais si je dois leur offrir mon pardon, ce n’est peut-être pas seulement pour une question de principe. C’est peut-être aussi que nous sommes interdépendants, liés les uns les autres par nature pour réaliser ensemble quelque chose qui nous emporte tous
- Et ne nous laisse pas entrer dans la tentation
‘Entrer’ sonne trop comme un acte délibéré alors je préfère lui substituer les termes de glisser, verser, croupir ou sombrer. La tentation quant à elle me semble porter la notion d’enfermement. Il s’exprime notamment dans la pauvreté du référentiel dans lequel on tient sa personne. « J’existe en moi, pour moi, par moi ». Du haut de ma forteresse je domine, je juge, je rejette. J’ai le sentiment de surplomber mais je suis plus vraisemblablement au fond d’un trou. Le temps peut passer, rien n’y changera. En fait je vis coupé, déconnecté du monde. Je suis vivant sur le papier mais déjà mort au regard de ce que j’accepte de l’extérieur pour ma personne.
- Mais délivre-nous du mal
Le bien et le mal sont de vastes fourre-tout. Alors dans ce contexte, j’associerais au mal le refus d’ouverture à plus que soi lui préférant la certitude et l’obstination.
Je suis grisé et boucle sur moi-même. Parmi ce qui me parvient, je prends soin d’écarter tout ce qui pourrait attenter à la perception que j’ai de moi-même. Ne pas vouloir se remettre en cause, refuser de bouger et de s’ouvrir à un autre chemin… Il faut dégripper son référentiel, regarder tout autour et accepter de se laisser inspirer par ce qui n’est pas nous. Il ne faut pas avoir peur de s’affranchir de l’enceinte et fausser compagnie à ces gardes aveugles et bornés qui veillent obstinément sur l’ordre intérieur établi.
Et puis pour ponctuer cette prière, il y a ce final plutôt décapant :
- Car c’est à toi qu’appartiennent
Approchez, approchez, là ça sent le scoop ! Il y a de la dénonciation dans l’air !
Vivrions-nous dans la mystification ? Serions-nous, pour de nombreuses choses dont nous nous croyons les maîtres, que de fugaces et malhabiles dépositaires ?
- le règne,
Donc tout d’abord l’homme n’est pas le roi du monde.
Il est vrai qu’avec ses deux à trois centaines de milliers d’années, Monsieur, au regard de l’âge de la Terre, fait plutôt figure de pièce rapportée.
Il serait donc bien inspiré de faire preuve d’un peu plus de modestie, de prudence et de modération.
- la puisssance
Des humains, considérant leurs petits bras musclés, fomentent. Ils se disent qu’en intriguant un peu, ils pourraient parvenir à étendre leur influence sur le monde. Alors à grands coups de petits calculs, intrigues et complots, ils visent à lui apposer leur marque.
Peine perdue ! Ils sont à côté de la plaque. Ils abordent leur existence à contre-emploi du défi que leur remet leur condition humaine.
Dire qu’il Lui suffirait de l’ombre de l’éventualité d’une chiquenaude pour envoyer tout bouler notamment ces nuées d’abrutis qui ne font que s’essuyer les pieds sur la Terre et ses habitants.
- et la gloire
Les abrutis sont imbus de leurs facéties. Comme ils ne sont fondés que sur leur propre vide, ils recherchent l’assentiment de leurs contemporains comme témoignage de leur prestige. Cette quête de gloire factice et convenue n’exprime que la boursouflure de leur ego.
Maintenant imaginez une Terre morne, triste, grise et à côté une nuée qui se morfond de ne pouvoir la baigner de sa lumière. Au jour où ils auront décidé, elle s’abattra sur les hommes tel un souffle de liberté, de bonté et d’harmonie avec la grâce et le panache du don libre, simple et gratuit.
- Pour les siècles et les siècles
Il n’y a pas à tortiller. La messe est dite et cela tient pour tout le temps. Les humains en leur frêle condition, malgré toutes leurs pitreries, n’y pourront rien changer.
Pareil programme n’en vaut-il pas la peine ? Oui assurément, mais une question subsiste. Quand les humains se décideront-ils à se mettre en ordre de bataille et enfin rallier cette noble cause ?
- Amen
Que cela vite advienne !
Voilà. Les humains piétinent, bredouillent, se plaignent. Ils passent à côté de bien des choses que leur tend la vie.
Mais trop habitués à côtoyer au quotidien la médiocrité, ils semblent pour le moment inaptes à embrasser le bienheureux cataclysme libérateur annoncé par cette prière.
Ce dont semblent avoir besoin les hommes n’est pas tant que leur monde soit sauvé mais de prendre conscience de sa pleine et entière réalité.