Riens et rien
Riens et rien
Des riens du tout
Oh ! Il faut que je vous raconte. Parfois je trouve trop simple de voler partout en tout sens sans aucune contrainte, juste guidé par son libre-arbitre. Alors aujourd’hui pour corser la chose, je me suis offert un petit caprice. Je me suis astreint à me déplacer comme un humain en suivant la route. L’asphalte dessinait ainsi au sol le tracé du circuit aérien à respecter. Et bien vous n’allez pas me croire, mais dans ces conditions on vole de surprise en surprise.Oh ! Loin de moi de vous parler de ces gens qui filent à l’allure de l’hirondelle et semblent regretter que la route ne leur soit pas toute entière dédiée. Non, ce dont je veux vous entretenir c’est de cette richesse qui orne les bas-côtés. « Bonne aile, bon œil » c’est ma règle de conduite. Cependant, sans flirter avec le manque d’attention et risquer la sortie de route, je ne peux me départir de mon regard de chasseur. Alors vous ne vous figurez pas le continuum et la diversité de tout ce que j’ai pu identifier pendant mon trajet.
Mais par quel miracle tout ce fourbi est-il arrivé là ? Dire que derrière le moindre objet qui jonche l’accotement se cache une histoire, un scénario. Quel bel oiseau a-t-il bien pu le déposer là ? Serait-ce par intention, par négligence, par accident ?
J’ai beau tout bien peser mais que ce soit à pied, à cheval ou en voiture, je n’imagine pas des gens jeter délibérément pareils détritus. Voyons la scène pour une automobile, « on baisse soigneusement la vitre et hop ni vu ni connu par-dessus-bord, je t’embrouille ». Non, je pencherai plutôt vers un facétieux concours de circonstances.
Voici le tableau. Tu entrebâilles la fenêtre histoire de renouveler l’air du véhicule et d’un coup d’un seul la situation s’emballe. Fraîchement délestée de son contenu, la canette cousine éloignée de la cane, se sent soudainement poussé des ailes et s’envole inexorablement. Le vent pénètre de manière effrontée dans l’habitacle et s’engouffre dans le sac en papier. Il l’arrache violemment à la ferveur de ses occupants emportant avec lui sous-emballages et restes de sauce. Il est aussi établi que la bouteille en plastique est fortement indisposée par le roulis du véhicule. Elle aspire donc à le quitter à la première occasion et rien ne peut l’empêcher de se mettre au vert. Voilà, elle est déjà loin. Il en va de même pour de nombreux papiers excepté ceux du véhicule qui eux sont ici à demeure.
Je pense ainsi qu’en fouillant un peu, on peut toujours opposer une bonne raison à la dispersion de la moindre ordure. Cela tient pour l’enjoliveur de roue qui en a assez de tourner en rond, pour le carton qui se sent inutile en suremballage, la petite pièce métallique qui prône un retour à la nature, le bonnet la casquette ou le gan adeptes du grand air, comme le bout de mousse qui aspire à devenir limace ou le « papillon » de bonbon… On trouve aussi de la graine de cigarettes en abondance ainsi que quantité d’opercules orphelins. D’ailleurs comme nous songeons à rafraichir ce grenier, peut-être qu’en recouvrir les murs serait du plus bel effet.
Plan B
Dans le doute devant toute cette profusion, je suis allé voir ailleurs. Je peux hélas affirmer que quelque soit la voie survolée, la souillure du bas-côté semble la norme. Il s’agit donc bien d’un phénomène général.Automobilistes, cyclistes, piétons, il faut vraiment être concentré sur son équipée pour semer tout ce bric-à-brac à la volée.
Voilà, les humains sont des petits Poucets malgré eux. Ils sont incapables de se déplacer sans semer partout des déchets sur leur passage. Vous avez des questions ?
Hum… à voir vos mines perplexes, j’ai comme l’impression que vous n’êtes pas pleinement convaincus par mon exposé. En fait, moi non plus. On aimerait tous que le monde ne soit qu’une vaste romance mais en l’occurrence le récit proposé est bien trop échevelé. Je me suis donc résigné à chercher un plan B.
Dans toute activité humaine s’invite toujours une part d’imprévu. Voilà qui justifie d’attribuer une fraction de cet épandage au manque de vigilance des usagers.
Peut-être peut-on également admettre qu’une frange de ces dépôts soit dispersée de plein gré comme pour ajouter un peu de piment à la tâche des personnels chargés d’entretenir la chaussée ?
Pour le reste… une bouteille de verre m’a soufflé une possible voie. Non, ces immondices ne sont pas des messages jetés à la terre, mais autant de témoignages de la négligence d’une société humaine resserrée sur elle-même. L’humain vit et raisonne coupé de ce qui n’est pas lui et sort du périmètre de ses intérêts immédiats.
« Le monde qui mérite respect et considération s’arrête à mon environnement proche. Puisqu’il en va de ma dignité, je dois toujours le garder propre et net, loin de l’ordure. Concernant le monde extérieur, milieu où je m’inscris et évolue, celui-ci n’est qu’un faire- valoir de ma personne. Mes égards à son sujet se limitent à en surmonter les contraintes et en exploiter les ressources. »
Tel semble être le mantra de nombre d’humains. Ils estiment exister en eux-mêmes, déconnectés de ce qui les entoure. Cet état d’esprit scelle la division du monde et assoit l’atrophie des êtres.
Le repère auquel ils souscrivent porte le masque d’une relativité sur-mesure en survol du milieu où ils baignent. Il s’adapte à toutes les circonstances. Je suis plus soucieux de mon apparence que de la misère qui prospère sous mon propre maquillage. Je sais que ce que je consomme est toxique mais en dissimuler les traces me permet d’en déprécier l’usage. Accéder au malheur d’autrui ne m’oblige ni à en ressentir le désarroi ni à en mesurer la peine.
Les humains semblent ainsi rechigner à aller au bout des choses. Chacun s'ébat dans son petit cocon, étranger à ce qui l’entoure.
Voilà ce qui ressemble à une liste de courses, ici un schéma de bricolage, là une adresse écrite à la hâte… Mais qui pour infirmer que ces éléments d’apparence anodine ne seraient pas des pièces d’un vaste puzzle destiné à bouger le monde ?
Et comment ces papiers manuscrits sont-ils arrivés là ? Tombés de la poche du short d’un sieur à vélo, glissés de celle d’un promeneur lorsqu’il en a tiré son mouchoir, échappés d’un sac troué, abandonnés car sans objet ? Quelle histoire porte chacun de ces égarés, exposé aux quatre vents.
C’est comme ce papier qui était en boule. Comme il était mouillé j’ai mis un peu de temps avant d’oser le déplier et le parcourir. Il atteste que parfois, trimballant leur désespoir sur le bas-côté du monde, des promeneurs solitaires s’adonnent à la rêverie. L’écrit est raturé, l’encre a coulé mais je peux toutefois vous en livrer une lecture.
Un petit rien
« Rien. Me voilà suspendu à l’inutile.N’être rien, être là mais pour rien, où rien n’a de sens, ne compter pour rien.
Inutile d’allez plus loin, de se poser des questions, tout cela ne sert à rien, n’est relié à rien.
Soi n’est allumé que pour s’éteindre.
Alors soi peut se gonfler de ses talents, ses illusions, ses certitudes
Au détour de sa vie il n’est voué à rien.
Être là sans savoir pourquoi, sans savoir comment ne pas servir à rien.
Vivre pour rien, juste passer le temps.
N’être rien avant, rien après, rien pendant,
Vivre dans son coin sans aucun lien avec ce qui nous entoure.
Être aussi inutile que l’abysse est profond,
Avoir une vie follement remplie, de rien et d’ennui
Être un intrus, déconnecté du monde
Être là ou pas ?
Si je suis là, lui ne le sait pas
Quel ennui de n’exister que pour soi
Combien superflu tout le temps d’une existence !
J’ai besoin d’un lien au monde,
D’être là mais non pour rien.
Quelle absence que tous ces gens qui dansent à subir, à pépier, à s’agiter
Alors tout exhorte à être présent et occuper le monde.
Je pressens pourtant que ça tonne à la porte,
Un tintamarre géant hurle de l’autre côté du silence du monde.
Combien de temps encore les humains y resteront-ils indifférents ?
Ils sont plus obnubilés par la déchéance de leur personne que son expression.
Je ne sais pas vous mais cela ne me motive pas, quelque chose m’en garde et m’en retient. "
Vous voyez, je vous l’avais bien dit. On trouve sur les bas-côtés du monde tout et n’importe quoi, plein de petits riens et parfois vraiment… vraiment rien du tout