Partie de Surf

De tout temps, l’assemblage de nos actes et nos intentions dressent le front d’onde de l’expression humaine. Quel surfeur fais-tu ?

Partie de Surf

Combien de temps passe-t-on tous les jours à barboter sur sa planche scrutant les flots à la recherche de la belle grosse vague qui nous soulève et nous emporte ? Histoire de combler l’attente, voici quelques divagations.

Seul à seul
Ce matin est un nouveau jour. Aujourd’hui se profile et comme hier je vais m’y produire, seul. Seul je vais m’avancer, m’exposer, faire face, adapter ma partition pour coller au plus près de ce que j’avais imaginé et demain, je recommencerai.
Voilà ce qui se trame pour chacun d’entre nous, chacun à sa place, chacun dans son coin. Nous avons à nous mouvoir et composer avec ce que nous sommes. Notre libre arbitre mènera la danse et nous conduira, un parmi les autres, un comme tous les autres.
Chacun participe ainsi au tableau de cette myriade de petits êtres qui fomentent, tricotent et tournoient sur eux-mêmes. Indépendants, pas plus liés entre eux qu’un amas de copeaux de bois, ils composent une structure sans cohérence. Si l’ensemble affiche une certaine solidité, elle ne tient pas en la complicité de ses membres mais en leurs aspérités respectives.


Évolutivité
De plus il faut noter que si la bactérie traverse les siècles de manière immuable, il n’en est pas de même de l’homme.
Faisons abstraction du réchauffement climatique qui point et vient depuis peu changer la donne. On peut alors admettre que depuis l’antiquité, à l’échelle de plusieurs générations, l’environnement terrestre s’est montré quasi-stable. Cependant dans ce contexte invariable, l’homme, par sa capacité d’adaptation, a modelé son milieu de vie. On appelle cela sédentarité, civilisation ou progrès. Au contraire de la bactérie, l’action de l’homme est donc subordonnée au temps. On ne bricole pas aujourd’hui comme on le faisait il y a deux siècles, on n’a pas la même approche du monde qu’il y a cent ans.
Il est donc une situation bien réelle mais dont on néglige la réalité. Si la bactérie joue invariablement le même scénario depuis des siècles et que son futur est identique à son passé, il n’en est pas de même de l’homme dont la connaissance et le comportement évoluent. L’homme est un être en constant devenir. De même que nos glorieux aïeux, nous incarnons à nous tous, à chaque instant la réponse active de l’homme. Nous lui donnons sa forme, son profil, sa signature et cela à chaque matin, à chaque réveil, à chaque nouveau jour.


Exploit quotidien
Retour au quotidien de chacun et à l’expression de sa litanie personnelle.
On se lève, on grommelle, on envisage vaguement sa journée. À quoi se raccrocher ? Qu’est-ce qui pourrait nous enjouer ou nous motiver ? On considère son bien, sa condition. Mon confort va-t-il augmenter ? Mon ego va-t-il prospérer ? Patati patata, s’en suivent nombre de considérations oiseuses. Il faut le reconnaître, de gros gros soucis de vie quotidienne viennent jalonner nos existences.

Tout d’abord, il est important de se tenir à bonne distance des autres, qui avant tout constituent d’autres mondes. Il est vrai que nombril n’est pas chose qui aisément se partage. Chacun le sien, chacun son centre, on lui est très intimement attaché. Dans ces conditions, une rencontre est avant tout la juxtaposition ou le face-à-face de deux univers étrangers. Nous ne sommes pas plus liés que des machines campées dans le même atelier.
Ainsi, pendant que chacun se consacre à la gestion de son pré-carré, autour, tout part à vau-l'eau. Planète, liberté, dignité, partage, lien, unité et harmonie sont abandonnés à des trajectoires qui traduisent le désintérêt et l’individualisme des hommes.
Mais hop ! Cela n’est que conjecture générale et n’empêche pas de vivre. Le plus important après le café du matin, c’est d’être paré pour un nouveau tour de piste, ce qu’on appelle une nouvelle journée.


Feuille de vigne route
Il y a méprise sur les vertus du fruit défendu. S’il nous offre la capacité de discerner le bien du mal, il ne nous en prodigue pas l’infuse connaissance. C’est notre condition humaine qui nous permet de défricher et discerner ce qui est prolixe ou perfide à l’homme.
Chacun a droit à cette petite notification avant son avènement sur Terre. Seulement comme on naît nu, nul ne vient au monde avec un petit « post-it » collé sur le front ou le nombril, susceptible de lui rappeler cet état des choses. À moins qu’afin de le mettre en lieu sûr, à l’abri de toute turpitude terrestre, on ait préféré l’ancrer au fond de nos êtres.

Dommage que cet enjeu ne soit pas plus patent, la navigation dans la vie eût été plus claire. Cependant nous le confier de manière plus ostensible eût été un premier accroc à la virginité de notre connaissance et une forme d’entame à l’expression de notre liberté.
C’est au message religieux, transcription humaine, qu’il revient de raviver la réalité de cette cargaison. Il faut considérer son expression tel un prodige ou une lubie qui tente d’inspirer les êtres et les encourager à fouiller leurs décombres.
Seulement la faiblesse et l’impermanence humaine ont mu ce discours en une autorité de condamnation, d’asservissement et de contrôle. Combien il est présomptueux de vouloir coller sur chacun, dans un style piteux et un format grossier, une réalité qui s’offre déjà librement à lui et se tient pelotonnée au creux de son être.


Zéro de conduite
Cette acquisition du bien et du mal ne coule donc pas de source mais résulte du champ des vécus de toute la population humaine. Ainsi, l’état moral sur lequel nous nous appuyons aujourd’hui, résulte du laborieux périple de l’humanité à travers les siècles.
Il est donc important d’en soigner la transmission afin que tout nouveau venu s’en empreigne, s’en empare et se l’approprie. Que nulle génération ne méprise l’héritage. Cela la précipiterait ainsi que ses suivantes dans d’inutiles errements sachant que sur le chemin de la connaissance, tout pas a un coût.
En effet s’il fallait explorer les vestiges de notre apprentissage au fil de l’histoire, ce ne serait pas une montagne d’immondices à laquelle que nous serions confrontés mais à un océan d’ordures. Imaginons l’inventaire de tous nos quotidiens balourds depuis les premiers hommes jusqu’à maintenant. Barbaries, vilénies, crimes, combien en avons-nous produit pour nous tenir là ? Depuis le début de l’humanité, injustices, trafics, misères, qui pour les dénombrer ? Depuis ses tout premiers instants, comme accoutumé à la faillite, l’homme semble capable de s’élever sans dresser au préalable un promontoire de détritus.
Nous en sommes tous là. Nous balbutions notre libre-arbitre. Qu’englobes-tu dans ta prise de décision ? Dans quel repère l’inscris-tu ? À quel horizon lies-tu son bénéfice ? Nous agissons souvent à courte vue et périmètre de nombril. Et au moment de récolter les fruits de nos choix, seul le profit compte, aucun égard pour les dégâts


Moteur
On est donc en droit de se poser une question. La Terre grouille de monde mais est-elle habitée ou seulement peuplée ? Elle semble pour le moins en tumulte, agitée de petits êtres qui n’en font qu’à leur tête.
Chacun se voit confier à la naissance une charge de liberté. Elle nous est livrée sous forme d’une petite bulle, l’ego. La petite bulle embarque dans un corps adapté aux conditions de vie du milieu terrestre. Il nous permet ainsi d’interagir avec le monde qui nous accueille et nous y exprimer. Le corps est donc l’outil confié à l’homme pour débroussailler, mettre à nu et engranger la connaissance. Ce rôle échoit à chacun. Comment l’abordons-nous ?


Figures de style
Alors les Adam, on se bouge ? Les humains étant si divers, il est impossible d’en dénombrer tous les styles. On peut néanmoins distinguer quelques écoles.
Pour certains, naître est l’exploit de leur vie. L’existence n’en est que le corollaire qu’il s’agit de convenablement gérer. À ces fins, adopter un mode de vie et une vision du monde très égocentrés semble avisé. Chacun chez soi, chacun pour soi, voilà leur mantra. Ils ne s’intéressent aux autres hommes qu’à titre de curiosité et s’en tiennent à bonne distance. Si leur confort affiche un certain embonpoint, leur contribution à la connaissance humaine s’avère plutôt maigre.

Pour d’autres, naître est le mérite de leur vie. Depuis, ils n’ont de cesse de se féliciter de l’avènement de leur personne. À cet égard, ils attendent des autres une considération au moins égale à celle qu’ils se portent. Ne pas être reconnu et célébré à sa juste valeur, là est toute l’injustice du monde et le moteur de leur indignation. En retour peu est concédé aux autres, moins encore ne leur est dû.

Nous logeons tous à la même enseigne mais empruntons chacun un chemin différent. Partant du champ de sa personne, chercher à en augmenter le périmètre paraît une manière comme une autre de témoigner de sa valeur.
« Je sais y faire. Je suis un fort, un débrouillard, un astucieux. J’ai de la personnalité, de l’énergie, du talent et je ne doute pas. Ne dit-on pas que la fortune sourit aux audacieux ? Tout ce que j’ai déjà rassemblé et accumulé autour de moi illustre mes qualités. Libre à chacun d’en faire autant. »

D’autres se sentiront vraiment très proches des hommes. « Je ne connais pas meilleure matière première pour affirmer sa personne. Regardez-moi tous ces simplets. On dirait qu’ils n’attendent que d’être dominés. Les forts règnent sur les faibles, telle est la loi naturelle. À chacun de se bouger pour être du bon côté de la force. J’ai cette détermination et ce talent. J’en tire une grande satisfaction et par l’exercice de mon autorité je contribue à la stabilité de l’ensemble. »
Voilà qui justifie de dénigrer, maltraiter et au besoin torturer. Quiconque s’autorise à entamer la confiance envers le genre humain n’est pas digne de sa liberté. Il en use comme un barbare de sa rage.

Heureusement l’attitude des humains ne se limite pas à ces seules contrefaçons. Toutefois lorsqu’on considère l’état de la planète et la prédilection des hommes pour le je-m’en-foutisme, on peut que déplorer la grève des Adam. Combien semblent abandonnées et déconsidérées nos bulles de liberté !
Il faut dire que pour beaucoup d’entre nous, trouver une place et un rôle dans l’organisation humaine n’est pas une sinécure. Peu importe que le résultat soit moyen voire piètre, lorsqu’on a fait son deuil de l’enthousiasme et de l’espérance, l’important est qu’on nous fiche la paix. On laisse alors filer le temps, renonçant à ses aspirations profondes et sans plus se préoccuper de ce qui nous entoure.
« Comprenez. L’idée que l’on forme un tout, que l’on doit s’impliquer, que c’est ensemble qu’il nous faut mettre à nu ce qui relève du bien ou du mal, nous on n’était pas au courant. Alors c’est gentil mais on ne va quand même pas tout chambouler. On va continuer comme on faisait avant. Pour la vie, son sens, son enjeu, on verra plus tard, après. »


Front d’onde
Nous avons tous conscience de faire partie de l’espèce humaine, mais loin de nous d’imaginer que par-delà nous-mêmes, nous ne constituons qu’une seule et même entité. Non, nous préférons crânement déployer notre vie, à petit format, dans un petit coin où librement nous pouvons exécuter sur nous-mêmes toutes nos pirouettes. On échange et on cohabite avec les autres mais nulle notion de destin lié.
Qui pour intégrer que l’action de tous forme un tout ? L’attitude et la conscience de chacun signent à tout moment une œuvre pointilliste, le tableau de la vague humaine. N’importe quel observateur étranger à la Terre pourrait le confirmer. L’assemblage de nos actes et nos intentions dressent le front d’onde de l’expression humaine.

Retourne-toi. Les ondulations de la mer ne laissent que deviner les stigmates de notre histoire. De nos aïeux, faillites, labeurs, espoirs, tout semble lointain et à jamais englouti. Pourtant le présent ne jaillit pas de nulle part. C’est de ce legs qu’il sourd et sur lequel il s’appuie. Quel sort réserver à cet héritage ? Devons-nous lui assurer son morne et habituel chemin d’insuccès ou bien chercher à l’ouvrir vers plus vaste horizon ?
Si chacun de nous est indifférent, veule ou égocentré, aucune lumière ne traversera le tableau. L’onde que nous constituons sera quelconque, informe, piteuse. Comme un tourbillon qui enfle et se désagrège sur lui-même, l’homme fera du sur-place et tournera en rond. Dans sa déconvenue il sera prêt à épouser n’importe quoi qui lui permette de se justifier ou se rassurer. Mais d’enthousiasme et de panache, il n’aura point. Aucune vague apte à l’extraire, le soulever, le porter et grisé, lui offre de regarder plus loin, plus haut.

Nous tous sommes les tenants de la vague que nous surfons au quotidien. Railler la stupidité de l’époque, sa rudesse et son inconsistante permet d’omettre pour un temps que nous en sommes les garants.
Tant que le référentiel de chacun ne passera que par lui-même, il ne faut pas s’attendre à des miracles. Rassembler des monceaux d’incohérence ne permet pas d’aboutir à un ensemble harmonieux.
Beaucoup d’entre nous ignorent leur rôle dans l’onde. Ils sont présents parmi tous mais vivent comme en exil. Rien ne semble les affecter. Ce qui était avant eux ne compte pas et qu’importe ce qui sera après, seul leur petit cercle les incombe. Ils consument leur vie sur eux-mêmes, telle une bougie dont la flamme n’éclairerait que la mèche. Ils font le nombre mais se gardent de participer au front d’onde. Dommage !
On peut aussi se moquer ce tout de qui est autre que soi. Cela permet de rehausser l’estime que l’on se porte et se gargariser de sa propre image. S’aduler n’est-elle pas une saine occupation ? Mais que devient la crête d’onde pendant tout ça ? Oui, même les sots apposent leur sceau sur le front de l’homme.
On peut également, au principe qu’ils sont loin et indépendants, se désintéresser du sort des autres habitants de la planète. Pourtant la vague humaine forme un tout. Elle doit enfler de manière unie tout autour du monde car c’est à tous qu’il revient d’en infléchir l’orbe. À nous tous, nous donnons à la Terre son pouls et à tout moment livrons l’état de sa connaissance du bien et du mal.