Gris Monde

Chouette rayée perchée sur un pieu sur fond de neige
Fréquenter l'Académie Sélène ne dispense pas d'éprouver parfois du blues... pour ne pas dire du gris

Gris Monde

On vit dans le gris.
Les rues, les façades, les maisons, gris
Les voitures, leurs fumées, le bruit, gris
Les gens, leur sérieux, leur non-sourire, gris
Le monde si petit et abruti, gris
Moi-même désemparé, vert de gris

Pour qui donc roule tout ce gris ?
Personne.
Il ne connaît personne, personne ne le connaît.
Issu de tous, entretenu par tous
Il n’existe que par nous-mêmes.
Notre quotidien n’est paré d’aucun enthousiasme ou folie,
Nous baguenaudons entre indifférence, légèreté et veulerie,
De là sourd le gris.

Pétri d’usages, grisé d’habitudes,
Chacun pose sur ses jours son gris scénario et n’entrevoit que lui.
On vaque, on s’occupe, on bricole,
On fourmille de gris.
Automate ou pantin, chacun avance sa réponse
Morne, piteuse, décharnée.
Je gage que si on soulevait les hommes par la peau du dos,
Ceux-ci continueraient de gesticuler comme si de rien n’était.
La Terre n’est qu’un immense terrain vague.
On y a posé les humains,
Ils y déploient un vaste et impitoyable fatras.

À force de temps le petit gris des hommes a reflué sur le monde,
Il l’inonde, il l’empoisse.
Où un havre, un espoir, une étincelle ?
À toutes les latitudes,
Bazar, brumaille, rocaille.
Dans leur ivresse
Excités, aveuglés, effrénés
Imbus, cupides, boursouflés
S’invitent en tout lieu,
Signant leurs exploits de leur bile.
Autant d’ignorants et d’incongrus qui font tournoyer l’homme autour de leur personne,
Et la Terre aussi.

Si nombreux les scenarii, si profonde la grisaille.
Nul rai de lumière,
Nul lien entre les êtres,
Nulle chimère de chance, de beauté ou noblesse en partage.
Du fond de son royaume chacun vénère soi-même
Et cette pseudo-liberté qui le justifie.
Bousculer, piétiner, rudoyer l’autre, la planète
Sont de l’ordre des choses.
Mirer son être, s’essuyer les pieds, emplir ses poches
Sont des tangibles de l’existence.
Nul outrage, nul dommage,
Nulle faillite, nulle déraison.

De quel gris sera maculé aujourd’hui ?
Entaché des humeurs d’un parterre de grincheux, grigous ou aigris ?
Grivelé des aspirations de volées d’arrivistes, arrogants ou impies ?
Tout ira pour le mieux.
Ce ne sera qu’un nouveau jour d’hébétude,
Chacun jouera son rôle sans souci d’horizon.
L’avenir ne s’obscurcirait-il pas à force de gris ?
Nos gris commandements ne nous conduiraient-ils pas à l’agonie ?
Autant de personnes, autant de mondes distincts posés côte à côte.
Les hommes n’imaginent pas qu’ils participent à une seule et même onde.
Autolâtrie, aveuglement, impéritie,
De tous les hommes sont les hôtes,
Privant leurs jours et d’éclat et de raison
Et pourtant…