Les contaigneux
Les contaigneux
Le grand pont
Où vont-ils donc ? Quel est le sens de leur voyage ? À quelle migration prennent-ils part ?De ce surplomb qui enjambe de la voie rapide, j’essaie de deviner la destination de chaque véhicule. Jour, nuit, par grand soleil ou les intempéries, droits sur leurs roues ils filent à vive allure vers un autre ailleurs.
Certains s’y emploient plus ardemment que d’autres. Pourquoi roulent-ils si vite ? L’irrépressible appel de la maison ? De temps à autre s’élèvent du flot de fougueuses salves sonores. Il est vrai qu’en voiture, l’avertisseur reste le meilleur moyen de partager son enthousiasme.
Le plus singulier dans cette scène est l’existence d’un même flux mais dans le sens inverse. Personne ne les a mis donc au courant du bon sens de la circulation ?
La cam‘ du camion
« Ah si j’étais plus frêle et véloce, au moins je me faufilerais et circulerais librement. »Il est vrai, quel intérêt d’embaucher monstre pareil pour transporter si maigre butin ?
On dit que tout conducteur s’identifie à sa machine. Or plus imposant est le véhicule, plus le part de vide l’est aussi. Ramené à son propriétaire, cela peut faire beaucoup pour une seule et même personne. Et que dire de ceux qui se déplacent aux commandes d’un char ou d’un avion à réaction ? Sont-ils incapables de prendre la route sans rouler les mécaniques ?
Cette débauche de moyens m’interpelle. Est-ce par prudence ou par timidité que nous affectionnons de voyager au confort d’une énorme citrouille ? Ou alors la chétive grenouille que nous sommes, « pas grosse en tout comme un œuf », souhaite-t-elle en public paraître aussi imposante qu’un bœuf ?
À moins que ce choix ne relève de notre inconscient. Plus à même d’évaluer nos frustrations et la part de vide qui nous accompagnent, il nous oriente vers la bétaillère idoine pour les transporter. En effet toute sa vie, l’homme est condamné à traîner la part immergée de son être. Il ne sort ni ne voyage jamais sans trimballer sa part de néant.
Notre véhicule a beau être un séduisant modèle de la dernière mode, son lustre n’est que de façade. Un utilitaire serait plus adapté et afin de respecter notre gabarit, je dirais même un camion porte-conteneur.
Road-trip
Ce n’est donc plus un défilé de voitures que j’ai sous les yeux mais un convoi de porte-conteneur.Aux commandes d’un tel engin, tu fixes l’horizon et tu roules sans te poser de questions. Le pied sur le champignon, tu déroules l’asphalte, tu traces ta route. Tu oublies ton chargement.
Deux mondes dépendants l’un de l’autre qui voyagent ensemble tout en s’ignorant… Le conteneur est livré corps et biens aux bons soins de son porteur. Réduit à le suivre, il ne peut rien faire sans lui. Quant au porteur, il n’a plus de raison d’être s'il est dépourvu de chargement.
Tu es à la manœuvre de ton véhicule lui intimant d’aller ici ou là. Ta propre soute, bien que solidement campée sur ton dos, n’a qu’à bien se tenir. Il est vrai qu’au contraire de l’escargot, tu ne la visites ni ne t’y réfugies. Indépendante, hermétique, verrouillée voire plombée, elle n’est pour toi qu’une étrangère en transit. Les trésors qu’elle recèle ? Ce n’est pas ton affaire, tu préfères les ignorer. "Elle est fermée à double-tour ? Alors qu’elle la boucle et se fasse oublier."
Cap sur nulle part
Lorsqu’on regarde passer les véhicules, un autre jeu consiste à leur attribuer une destination.Par défaut, comme par présomption d’innocence, tout véhicule en partance l’est pour un eldorado. En effet lorsqu’on file aussi droit aussi vite, la seule raison qui tienne est qu’on a un projet, on vole vers quelque chose. Mais que le conducteur s’engage sur une bretelle de sortie et aussitôt la magie s’évanouit. « Ah, c’était donc pour ça ! »
Dans le lot n’y en aurait-il pas qui tournent, tournent et ne s’arrêtent jamais ? Comme le débutant à vélo s’écriant paniqué « si je m’arrête, je tombe », pour eux pas d’autre choix que prolonger le trajet en un infini voyage. Peu importe de partir au loin ou rester sur place, seul le mouvement compte. On entretient l’action ou pour le moins son l’illusion. Il faut à tout prix garder ses distances avec l’arrêt, synonyme de tourner en rond et se retrouver à la merci de multiples questions. Seulement, rien n’est parfait en ce bas monde. Quelque soit ton stratagème au quotidien, il est fort à parier qu’un jour tu sois obligé de t’intéresser à ta cargaison.
Vroum, vroum… Au cœur du trafic le pilote est concentré sur sa conduite et les règles de circulation. S’intéresse-t-il à autre chose ? Laissons les hommes tourner et sans les déranger prenons un peu de recul.
Du surplomb d’un pont, tu saisis la notion de flux. Moins banal, de la nacelle d’une montgolfière, tu perçois son étendue. Du hublot d’un avion ou pour les plus chanceux de la coupole de l’ISS, tu ne peux que constater l’ampleur du phénomène. Sinon rien n’échappe au gros œil des satellites, capable de moucharder le rite en tout lieu et à toutes échelles.
Tout autour de la Terre se joue donc la même danse. Dans des défilés interminables, des migrations sans fin, l’homme promène son container. Mais quelle est donc la raison de cette transe ? Tolérerait-elle le moindre sens ? On pourrait la raccrocher au glorieux imaginaire du voyage, road-trips mythiques, fascination pour l’ailleurs, ode à l’errance mais en l’espèce cela ressemble davantage à un rituel de dérobade qu’à une aspiration à la découverte.
À défaut, si j’avais l’occasion d’un lâcher prise en promontoire sélène, quelle fable pourrais-je y entendre ? En ce site d’observation dédié, tout n’est que suggestion et partage. Rien n’a la prétention d’être vérité mais il y a toujours matière à y glaner quelques idées. Allez, on s’accroche, juste une petite escapade !
Gros cul
L’homme est un gros cul qui promène son container sur les routes de la Terre. Quel que soit le véhicule qu’il affectionne de conduire et auquel il s’identifie, il ne fait que s’engouffrer sur des chemins tous tracés sans trop se poser de questions et surtout pas celle-ci « Qu’est-ce que je porte ? » .Sisyphe roulait sa pierre, l’homme roule sans percevoir sa remorque. Si son cheminement est moins entravé, il n’a guère plus de sens. Au quotidien il ne fait que suivre la tendance sans trop savoir où elle le mène. Emporté par son élan, il se faufile ici, se détourne là. Parfois néanmoins il perçoit de son chargement une certaine gêne. Rattrapé par ce qu’il traîne sans incarner, il s’agite et se trémousse en tout sens à la manière d’un gros reptile qui souhaiterait se défaire de sa queue. Seulement notre container nous est intimement lié. On peut lui tourner le dos, mais on ne peut s’en départir.
On peut même imaginer la manière dont il nous accompagne tout au long de l'existence. Sûr il aurait de quoi remplir n’importe quelle pièce où on se trouve mais ce n’est pas dans ses usages. Il a pris l’habitude de s’en tenir à la seule place qu’on lui donne.
À ta naissance, il devance tout le monde. Tel un dévoué toutou couché au pied de ton berceau, il regarde le défilé hébété de tous ceux qui, comme par nostalgie de leur candeur originelle, viennent se confondre en risettes devant la nouveauté que tu représentes. Le premier jour, il est donc là, déjà prêt pour le futur matin où tu daigneras lui prêter attention.
Tout au long de l’enfance, il se tient en retrait laissant la priorité à ta croissance et ton développement. Seulement, discret ne veut pas dire absent. Pour ta première grande confrontation au monde des autres, l’école maternelle, c’est dans l’ombre de doudou qu’il t'accompagne jusqu’au crochet où figure ton nom. Il se réjouit du moindre de tes progrès dans la maîtrise de ton corps et la découverte de ton environnement. En primaire, le cliquetis qui ponctue la fermeture de ton sac donne chaque matin le signal. Éveil, lecture, discernement... en route ! Tu dois prendre au plus vite la mesure de tes capacités. « Tout cela ne sera que mieux pour prendre soin de moi » se dit-il.
Au fil des années il te regarde prendre tes repères, fourbir tes armes, te forger un caractère et il espère. Il imagine qu’un matin proche, suffisamment conscient et impliqué, tu saisiras sans y sombrer le repli du monde sur lui-même. Désorienté, tu aspireras à prendre du recul en passant sur la banquette arrière. Plus tard si ta déception se confirme, c’est à l’arrière du camion que tu chercheras une porte.
Ce sentiment d’inadéquation entre le quotidien qui te met en scène et la perception d’autres aspirations participe certainement à cette période troublée qu’on appelle la « crise d‘ado ».
Mais l’appréciation de ces deux réalités dans lesquelles tu baignes est comme pipée. En effet le contexte où elles se rencontrent ne t’abreuve au quotidien que de références matérielles. Accéder au plus vite à l’âge adulte et ses prérogatives te semble alors le plus sûr chemin pour affirmer ta personne et déterminer ta vie. Te voilà donc paré. Tu es sur les rangs pour te presser sur les routes et enfler le flot qui les encombre.
Il n’y a plus qu’à souhaiter qu’un jour, au détour d’une manœuvre de ta personne, tu saisisses le gabarit de ton véhicule. La rencontre ne se commande pas, elle n’est ni franche ni définitive. Personne n’est préparé à accueillir qu’il n’incarne en fait que l’ombre de ce qu’il porte. De même, alors qu’on se montre extrêmement sourcilleux sur le périmètre de sa liberté, qui pour reconnaître qu’il n’en joue qu’une caricature ?
Notre container nous est livré, à nous d’en disposer. Désarmé, il attend, il attend à vie qu’on lui prête attention. Prendra-t-on le soin de regarder au plus près de soi alors que tel un chiffon rouge le référentiel matérialiste s’agite sous nos yeux ? Comme un petit chien, il nous accompagne et nous suit partout. Il revient à chacun de le considérer ou non. Mais peut-être qu’un jour après avoir battu toute sorte de destinations, au lieu de t’épuiser à courir, tu courras y puiser.
Ne t’inquiète pas, tu as tout ton temps car même à l’EPAHD il t’accompagnera. Pour sa part, rêves, harmonie, unité du monde, tout sera neuf et intact comme au premier jour. Il devra cependant se faire une raison. Alors que tu n’as pas su l'engager avant, maintenant que tes forces déclinent et tes capacités défaillent, sauras-tu l’empoigner à bras le corps ? Toute ta vie tu auras couru à la conquête d’une dignité et d’un éclat dont tu disposais à l’arrière du camion. Toute ta vie tu te seras contenté d’être fièrement en vie mais con, sans jamais en mesurer la teneur.
Contaigneux
Des « contaigneux », voilà ce qui nous décrit au mieux.Des cagneux, des teigneux, des trucs, des trucks qui ignorent ce qu’ils transportent comme où ils vont.
Des petites boîtes agitées, bouclées à double-tour, secouées de petits bras, munies de petites jambes qui savent tout mieux mais pas qui elles sont.
Serait-ce pour fuir ce que nous renfermons que nous détalons sur les chemins ? On restreint notre vie à une suite de trajets quotidiens mais ne pourrait-elle être prétexte à un autre voyage ?
Sur l’autoroute du « je vais vite et loin », je tourne en rond. À chacun de mes passages, ma remorque négligemment oubliée sur une aire de repos, me regarde filer à toute berzingue, pensive, telle une vache en son pré.
On fait le beau et on joue les marioles en feignant d’ignorer ce qu’on a accroché dans le dos. Pourtant par sa taille, le poisson serait plus proche de la baleine que de l’ablette ou le goujon.
On vit à la dérive comme sur un iceberg. On se regarde, on s’admire, on fait des projets pour 10% de notre personne alors qu’en fait ce sont les 90 autres qui nous donnent assise et raison.
Chacun constitue un équipage tracteur-remorque.
Le tracteur c’est notre condition d’être humain. C’est lui qui nous relie à la Terre. Il est notre costume dans la vie autrement dit il assure notre « tenue de route » sur Terre. C’est lui qui est exposé, que les autres voient et considèrent. Il nous offre toutes les capacités d’être en adéquation et en relation avec notre environnement et nous y exprimer. Seulement à quoi bon être si richement paré et doté si ce n’est pour se rendre à une fête ou endosser une charge ? Imagine le spectacle que pourrait produire pareilles ressources livrées à elle-même et tournant à vide ?
C’est là que ton container intervient. Bazar, envies, souffle, promesses, nouveautés... comme dans une boîte magique, tu y trouveras de tout. Aussi grande et inattendue que l’inconnu, jamais tu n’arriveras à en faire le tour. Dans ce jeu en forme d’enjeu, c’est à toi seul qu’il revient d’accéder et de chercher.
« Qu’est-ce que ces âneries ? De quoi me parlez-vous ? N’importe quoi. Allez passe ton chemin, j’ai bien mieux à faire. D’ailleurs j’ai même un plan pour obtenir tout ce qu’il me manque ». Et hop ! Te voilà parti bille en tête pour un nouveau tour jusqu’au prochain coup de mou.
Convoyeur
On annone les jours. Chaque fois le même schéma, le même rapport aux choses. Notre souci se limite à améliorer notre adhérence au monde. Engoncé dans la rengaine de nos analyses et le confort de nos habitudes, on distrait notre monotonie en s’abonnant à la chronique d’évènements, fussent-ils sordides. On peut aussi parsemer sa routine de quelques voyages. Et puis persuadé que notre prison est la meilleure des maisons, on se félicite. Pendant ce temps, même si son contenu reste intact, la remorque s’empoussière.L’humain est occupé à conduire et lustrer son carrosse mais l’homme n’est pas prêt à endosser ce qu’il transporte. Fausses routes, puérils périples, délirants projets, on accable la Terre en la scarifiant de nos maux.
On dit qu’il faut être passant dans la vie, prendre appui sur les choses mais ne pas s’y arcbouter. On en fait bien davantage, on se montre transparent. On se comporte comme de simples convoyeurs qui passent indifférents à ce qu’ils transportent.
Grande vitesse, grand vacarme, grand volume d’air, nos bahuts circulent pour pas grand-chose. Les gros lourds que nous sommes roulent leur bosse à vide, à vie.
« Allez circule, il n’y a rien à voir ». Il est plus confortable d'observer un bouchon que d’y prendre part, mais assez rêvassé, je laisse la cohorte engluée à son triste sort. Il est temps pour moi de poursuivre mon chemin, à pied.