- Mon beau sapiens
- Toutes les espèces d'hominidés interpellent mais toutes se sont évanouies
avec leurs secrets. Toutes sauf une.
Il ne reste plus qu'homo sapiens dont nous sommes les dignes représentants.
Si sapiens interpelle, ce n'est pas par sa sagesse
mais sa capacité à contenir le monde qui l'entoure.
En effet si l'homme prend pied dans un mammifère, il surclasse le modèle de
l'indolente créature qui batifole dans un cadre strict.
Ses champs d'expression et d'action semblent sans limites
et lui font comme briser le plafond de verre de l'animal.
En d'autres termes, si on avait voulu un jour coller la liberté nue sur cette Terre,
s'y serait-on pris autrement ?
- Roi des "navets"
- Pour autant, le support humain joue une étrange partition.
Il se montre malhabile et ne manifeste que peu d'intérêts pour ses capacités.
C'est ainsi que l'aventure humaine semble s'écrire bien malgré lui, comme
dans son dos.
Oh je ne parle pas ici de la chronique des faits et gestes dont le souvenir
daté est parvenu jusqu'à nous.
Celle-ci célèbre principalement la mémoire de chefs militaires
qui ont bâti leur renommée en prononçant le sacrifice de milliers d'anonymes.
Je ne fais pas allusion non plus à la bruyante frénésie de "navets" dont on
nous abreuve au titre d'information.
Tous ces actes, notables au sens moins confidentiels que des faits divers,
me semblent insipides et inopérants
au regard des progrès de la connaissance et du cheminement des idées.
Mais dans ce registre hélas, notre progression s'avoue extrêmement
inégale et laborieuse.
Elle n'est que succession de heurts et soubresauts.
Il faut dire que l'organisation rive
son ambition à régir le quotidien des humains.
Partir à la quête de l'homme est hors de son champ d'action.
Alors lorsqu'au hasard des jours pointe une avancée qui pourrait
faire ombrage à la vérité convenue, attention !
Le paisible monde qui se suffit à lui-même n'en demande pas tant.
La nouveauté fait figure de tache dans le consensus immaculé du
"ça a toujours été comme ça" et surtout "n'y changeons rien".
Oui car chez notre cher sapiens, aussi évolué soit-il,
la sauvagerie reste le moteur principal. Elle anime et organise sa journée.
Alors si par malheur une graine d'homme ose lever affranchie de cette parenté,
le sang de bonhomme ne fait qu'un tour.
Plus tard toutefois, passé le temps de la suspicion et du rejet,
bonhomme contemplant sur son passé, se félicitera de tous ses progrès
accomplis depuis en humanité.
- Homo où t'es ?
- De l'homme on désespère.
Quand daignera-t-il choisir sa trajectoire ?
Quand décidera-t-il ne plus laisser la main à l'humain qui le fourvoie
dans des buts à visée toute matérielle ?
Quand comprendra-t-il qu'humain n'est que sa condition sine qua non d'existence.
Il est son contenant, son scaphandre, son vecteur d'expression
mais en aucune manière sa raison ou son but.
S'abandonner à l'humain...
Le chauffeur s'abandonne-t-il à sa voiture, le cavalier à son cheval,
le chasseur à son fusil ? Imaginez le carnage !
Il n'y a pas d'animal plus redoutable que l'humain sur cette Terre.
C'est le sauf-conduit le plus remarquable pour tout conquérir, ravager, dévaster,
aveuglément.
Qu'il soit contrarié dans l'exécution de ses plans,
lui qui n'en fait qu'à sa tête,
et voilà qu'il peste contre son ignominieuse condition,
s'en remettant au Ciel, à la Terre et à tout ce qui lui tombe sous la main.
En tout lieu, l'humain précède.
L'homme le suit tel une ombre pâle, comme s'il en était la face honteuse.
Certes dans le temps, il perce doucement sous le cuir de l'animal,
mais aujourd'hui le troupeau s'emballe
et il n'est plus que pantin dans un rodéo.
Allez, réveille-toi, débourbe-toi de cette soi-disant modernité,
prends le taureau par les cornes et dompte la bête.
Voilà. Qui pour tolérer que sa liberté soit mise au joug par l'animal ?
Qui pour la laisser asphyxiée et enfouie sous la poussière que la bête soulève ?
Tous.
- Pas de magie
- Il n'y aura rien sans l'homme.
Sur le papier, on pouvait rêver.
Miss Terre, giron de vie et beauté universelle unie
à Monsieur Homme, effusion de liberté livrée à elle-même.
La surface de contact entre ces deux êtres de nature différente est appelée humain.
Mais ce matin comme hier, on peut le constater une nouvelle fois,
on est loin de l'idylle.
De toute façon, tant que l'homme courra derrière cet humain qui n'y comprend rien,
qu'il n'espère rien de cette épopée.
Ou alors si, qu'il se prépare à une Terre toute grise
et une cohabitation entre humains aux allures de combat.
Mais que manque-t-il à l'humain-homme pour qu'il offre un autre visage ?
Est-il aveugle ou imbu d'être trop bien servi ?
Pour autant de siècles que l'humain tourneboule autour de la Terre,
combien de lignes écrites sur la page de l'homme ?
Plutôt que s'évertuer en d'insatiables conquêtes, ne devrait-il pas songer à lever le voile ?
Et l'agonie désespérée de Miss Terre ne serait-elle pas
comme son ultime cartouche, pour lui faire toucher du doigt son inanité ?
L'impasse humaine semble irrémédiable.
Où trouver ce petit plus qui lui permettrait
de basculer sous un autre jour ?
On sait qu'il suffit parfois d'un souffle, d'un tout petit rien
aussi anodin que le battement d'ailes d'un papillon
pour que les choses prennent une toute autre tournure.
Pareil prodige pourrait-il opérer sur l'homme ?
On ne peut l'écarter.
Considérons par exemple cette maxime vantée par la raison commune :
"On n'a qu'une vie, il faut en profiter".
Quelle perception laisse-t-elle entrevoir ?
On ne sait pas vraiment ce qu'est la vie mais on peut lui trouver
des bons côtés, alors autant engranger tout ce qu'on peut.
J'aborde ma vie comme une bulle de temps indépendante,
décorrélée de ce qu'il y a eu avant, de ce qu'il y aura après.
Le quotidien s'offre à moi mais je n'en suis pas responsable.
La vie est assez compliquée comme ça, on ne va pas se prendre la tête !
Il ressort de ce tableau qu'on cherche à tirer le meilleur parti
d'une situation qui dans le fond est triste.
Nous sommes tout au plus les jouets d'un monde fermé.
Moi qui suis servi en existence, c'est mon tour d'en profiter !
Maintenant autorise-toi une petite bouffée d'ivresse.
Oublie ton conditionnement quotidien,
respire un grand coup et lis la même formule
en prêtant au verbe avoir son acception de partage.
"On partage une seule vie, il faut en profiter".
Que devient le programme ?
Nous sommes les interprètes d'une seule et même vie.
Nous ne sommes pas des bulles autosuffisantes et autoproclamées
mais des émissaires qui volent et virevoltent.
Il faut mettre à profit cette unique parenté.
Nous ne sommes pas des buts,
mais des illustrations de ce qui est à notre source.
Nous sommes dans le temps de la Terre mais aussi en dehors.
Bing ! Voilà qui permet d'espérer.
On se dit que de la même manière un tout petit rien
pourrait suffire à changer la couleur du monde.
Peut-être même que dans l'aride tumulte que nous opérons au quotidien,
croisons-nous régulièrement à un souffle d'une autre visage.
Mais aveuglés par notre frénésie, nous occultons
quelques précieux menus détails, prompts à nous faire basculer
dans une toute autre approche.
Voilà qui nous enjoint de ne pas rester figés, prostrés, claquemurés.
Routines, analyses et certitudes ne sont pas faites pour être vénérées et encensées,
mais pour être remises constamment sur le métier.
Nul ne peut se satisfaire de dévoyer son existence en un interlude stérile.
Alors si l'humain est le metteur en scène de notre liberté, il ne peut en être le fossoyeur.
Puisse-t-il percevoir qu'il n'a de sens que lorsqu'il se met au service
de l'homme. À chacun d'y veiller.