Décryptage

Je commence à connaître Hazarlas. Il ne dit jamais tout. Chaque fois, ses propos n'exposent qu'une partie de sa pensée, comme pour t'inviter à la poursuivre toi-même et ainsi te l'approprier. Alors pour le chant stellaire, fable ou pas ?
Je ne sais pas mais peu importe. Le plus important est de trouver ce qui lui tenait à coeur de me transmettre. Quelles considérations émergent de son récit ? Quelles en sont les clés ? Voici crûment les premiers traits qu'il m'inspire.

1 homme = 1 dose de liberté

L'homme apparaît tout au plus comme un bout de liberté livré à lui-même. Son corps en est le support d'expression, la Terre le théâtre.
Les hommes bouclent sur leur matérialité car ils ne voient qu'elle. Ainsi tous leurs faits et gestes ne visent et n'adressent que cette tangible condition. On s'emploie, on s'applique, on s'implique autour de cette stricte enveloppe. Force est de constater que cela pêche et nous joue des tours. Les rois n'y échappent pas. S'ils s'honorent d'élever et trôner sur toute sorte de pyramides, elles ne sont qu'amoncellements de machins et bouts de matière vide. Tant que les hommes se satisferont de cette procession, ils tourneront en rond. Mais voilà qu'ils détruisent le théâtre qui les accueille, compromettant ainsi l'intrigue même de leur représentation.

Monsieur +

Alors "humain ne serait pas tout" autrement dit "homme serait plus qu'humain" ? Comment s'accommoder de pareilles assertions ? Cela signifierait tout d'abord que la justification de l'homme ne tiendrait pas en son statut de parangon de l'évolution. Non le corps humain ne serait plus un aboutissement, une apothéose, une sommité de la cause animale mais juste un véhicule, un outil, un moyen.
Derrière la confusion entretenue par les contraintes et les obligations de la vie terrestre, notre quotidien pourrait donc abriter un sens ultime. Aux dires d'Hazarlas, cette ombre pourrait être la confrontation à la liberté. Celle-ci peut-elle effectivement prétendre au rôle de fil conducteur dans le cheminement de l'humanité ? La question mérite d'être examinée.

L'invitée

Je suis trop peu calé pour me lancer dans une analyse scrupuleuse de l'aventure humaine. Aussi dois-je me contenter d'un survol éhonté de l'histoire, ou plus exactement d'un petit voyage en son arrière-boutique.

Appropriation du monde
Maîtriser le feu, imaginer et construire des outils, inventer l'agriculture puis fondre des métaux, tout cela c'est s'approprier son milieu. Mais si la sédentarisation marqua une grande étape, c'est l'avènement de l'écriture qui scella définitivement la trajectoire singulière de l'homme. Ensuite être assailli de sempiternels rêves d'ailleurs comme d'inassouvis désirs de conquêtes, ne serait-ce pas projeter le sens du monde au-delà du connu ? Et que dire de la science jamais repue depuis son émergence ? Tout comme l'art qui offre cette insaisissable connexion à soi-même et aux autres ? Tout cela concourt à baliser le cheminement de l'homme sur le trajet de sa propre découverte.
L'homme semble donc bien suivre un parcours d'acteur comme s'il lui était donné de s'échapper de la simple condition de créature. Ce fol appétit d'émancipation, cette aptitude démesurée à faire tomber une à une les barrières qui se dressent, me semblent marqués du sceau de la liberté, comme si celle-ci ruisselait en secret, au creux de nos veines.

Appropriation de la personne
Mais intéressons-nous également à la personne. Au début de l'homme, la notion d'individu est en demi-teinte car elle s'efface par nécessité devant le clan, bande organisée pour la survie. On fait bloc face à l'inconnu et aux périls du quotidien. On ne peut toutefois écarter que comme dans une horde, certaines personnalités dominent le groupe.
La sédentarisation change la donne. Planifier sa subsistance, bénéficier d'un habitat moins rudimentaire, allègent d'autant la pression du quotidien. Avec l'organisation en hameaux et villages, la promiscuité du clan s'est évanouie au profit de plus de place à l'expression de chacun.
Plus la population augmente, plus les trajectoires deviennent personnelles. Dès que le regroupement atteint une certaine taille, des individus se spécialisent dans des fonctions particulières. Émergent les premiers notables.
La prospérité devient synonyme de respectabilité et levier d'autorité. Le matériau pour bâtir toute sorte de pyramides d'influences est levé. Il y eut pêle-mêle seigneur, roi, nobles, bourgeois et pour donner le change serfs, fermiers, ouvriers, artisans désignés sous le terme générique de "peuple". N'oublions pas d'inviter à cette charmante photo de famille, les "si charitables" esclaves.
Puis un hoquet de circonstances établit la pertinence de troquer un règne sans partage pour un État de droit, d'égalité et de dignité. La dignité devient un bien inaliénable de chaque individu.
Sur les décombres du potentat aristocratique s'élève l'empire des affaires. La fée industrie initie la pitoyable condition de la classe ouvrière. Mais on a déjà trop pris goût à l'individu pour laisser faire. Grisé, on se laisse même gagner par l'idée qu'une dignité d'homme peut se cacher derrière chaque femme !
Cette évocation lapidaire pour illustrer que derrière toute la cacophonie orchestrée par l'histoire humaine, on peut déceler en filigrane l'émergence assidue de la personne et de son aspiration à disposer librement d'elle-même.

Et alors ?
Tout cela nous conduit jusqu'à aujourd'hui, mais de nos jours comment porte-t-on la liberté ?
La situation n'est pas aussi limpide en tout point de la planète mais globalement la notion d'individu a pris du poids. Nul n'est plus prêt à se faire gratuitement "piétiner la liberté". Sage résolution !
Seulement comment composer avec l'individualisme qui s'est aussi engouffré ? Qu'attendre d'une masse d'individus rivés sur l'optimisation de leur personne mais dépourvus de toute sollicitude pour le bien commun ? Contemplons-les. Ils sont les dignes imitateurs de la mouche qui agonit. Couchés sur le dos ils vrombissent au sol décrivant des ronds dans une incessante obstination. Et chacun, grisé par son hyperactivité, de veiller jalousement sur ses prérogatives : "Mais laissez-moi à mes ronds !"
Aucune issue ? Si. Parfois contre toute attente, il monte comme un frémissement venu de nulle part et on l'imagine déjà apte à fissurer la pesante unanimité. Mais la folie n'est que passagère et l'enthousiasme retombe aussitôt. La prochaine fois peut-être ?
En tout cas, je gage que si les hommes prenaient le parti de ne plus ensevelir leur désarroi dans l'addiction à la consommation de bidules sans vie, ils se trouveraient rapidement une autre résonnance, une autre source de jouissance. Et selon la suggestion d'Hazarlas, la pleine reconnaissance du sens de notre liberté pourrait en être la clé.